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IMAGINATION

Sommaire
1. Nature et importance de l'image.
2. La rêverie.
3. Le rêve.
4. Pathologie de l'imagination.
5. Philosophie de l'imagination.

1. NATURE ET IMPORTANCE DE L'IMAGE.

Toute définition de l'image engage nécessairement une théorie de l'image et de l'imagination. Aussi nous semble-t-il opportun de définir l'imagination en Jonction des principales conceptions qu'on a pu en proposer.

1-1) Conception classique de l'imagination.

Exposé.
Sans prêter suffisamment attention au caractère empiriste de leur formule, beaucoup d'auteurs entendent par image : la reproduction mentale ou interne d'un objet sensible antérieurement perçu. Ce qui suppose naturellement la possibilité d'évoquer l'objet en son absence et grâce au souvenir des sensations qui l'ont d'abord présenté dans le cadre perceptif. Ainsi conçue, l'imagination est évidemment tributaire du sensible : elle se contente de faire revivre les représentations qui en proviennent : elle est essentiellement reproductrice.
C'est bien ainsi que Taine présente les choses .quand il autorise à dire que l'image est « un arrière-goût, un écho, un simulacre, un fantôme » par rapport à la sensation primitive. C'est aussi ce que semble croire Alain quand il déclare : « Imaginer c'est toujours percevoir, mais mal ».

Discussion.
Il semble difficile d'admettre que l'image n'est qu'une répétition 'de la sensation. A y regarder de plus près on aperçoit une différence de contenu et d'étoffe
• La sensation, à base de données sensorielles, appartient davantage au cours des choses ou du corps tout au moins; l'image appartient davantage au cours des états psychiques. La première s'impose telle quelle; la seconde est plus malléable, plus plastique. L'une se forme par un mouvement centripète puisqu'elle vient de l'extérieur, l'autre par un mouvement centrifuge puisqu'elle est projetée par l'esprit qui la produit.
• A voir d'autre part la vie ardente des images chez les personnes vraiment douées d'imagination, il est inacceptable qu'on en fasse des fantômes désincarnés flottant dans les brumes intérieures. L'image peut être de feu et de lumière, elle peut avoir autant de vivacité, de luminosité, d'intensité que les feux d'artifice jaillissant au coeur de la nuit.
• Enfin une certaine psychologie, celle des associationnistes comme Taine, aujourd'hui abandonnée, consistait à faire de la vie psychique une mosaïque d'images et de sensations juxtaposées et conçues en même temps comme des états inertes et statiques, véritables molécules psychiques simples. Que les images soient ou non les éléments psychiques primordiaux, il faut se garder de méconnaître leur vie, leur dynamisme, leur mobilité radicale.

1-2) Conception sartrienne de l'imagination.

Exposé.
L'image n'est pas un objet intérieur, un cliché déposé dans l'esprit, c'est une conscience, une attitude de conscience. Il y a une conscience imageante, qui consiste à poser un objet comme irréel, à viser intentionnellement l'irréel, autrement dit à faire apparaître un objet absent, non perçu, dans le champ de l'esprit.
Il en résulte que l'imagination ne peut avoir sa source dans la perception. Les deux attitudes de conscience sont exclusives, les deux univers — le perçu et l'imaginaire — ne peuvent coexister; ils se néantisent réciproquement pour parler la langue de l'auteur. Magique comme l'émotion, l'acte de l'imagination est une incantation qui fait apparaître l'objet auquel on pense et lui donne une présence ou une existence dans l'irréalité même. Mais si l'objet de la conscience imageante est différent de celui de la conscience perceptive, il n'a rien de fantastique ni de fabuleux pour autant : « Il n'est rien de plus que la conscience qu'on en a, il se définit par elle; on ne peut rien apprendre d'une image qu'on ne sache déjà ».
Quant au sensible, il est possible de lui faire sa part : les données sensibles que traverse la conscience imageante ne sont jamais qu'une matière que celle-ci vient animer pour l'irréaliser; elles sont ce à travers quoi elle vise l'objet extérieur, inexistant au sens perceptif. Ce contenu sensible se donne comme analogon, c'est-à-dire représentant analogue de l'objet visé.

Discussion.
A bien des égards, la théorie sartrienne est libératrice par rapport à la théorie classique. On peut même se demander s'il ne serait pas légitime d'aller plus loin et d'émanciper davantage encore l'imagination. L'univers imaginaire est un univers enfanté, créé par l'esprit; les objets qui le peuplent ne sont pas seulement visés mais produits par l'esprit, inventés par sa fantaisie souveraine. Certes le sensible n'y est pas pour rien mais nous inclinerions à croire qu'il sert seulement de suggestion, de réactif susceptible de provoquer le déclenchement de la féerie intérieure.
Les images qui brillent dans le monde de la musique, de la peinture, de la poésie, du roman ne sont pas forcément empruntées à l'expérience sensible ou alors elles lui ont pris des éléments que l'imagination a transfigurés, dénaturés, transposés dans le monde qui lui est propre.

1-3) Les deux formes d'imagination.

L'imagination est complexe et multiforme, et il semble absolument nécessaire de distinguer au moins : l'imagination reproductrice et l'imagination créatrice.
De la première la théorie empiriste rend compte à la rigueur mais point de la seconde. Certes les empiristes diront que l'imagination créatrice est seulement la faculté de créer de nouvelles combinaisons d'images, elles-mêmes d'origine sensible. Mais alors même que l'imagination fait apparaître un objet sensible absent par le sortilège de son évocation, elle le reconstruit dans l'irréel, le taillant ainsi dans une étoffe qui n'est plus d'ordre sensible.
Pour bien faire il faut accorder à l'imagination reproductrice et à l'imagination créatrice deux fonctions qui sont respectivement : la fonction du réel et la fonction de l'irréel.
L'imagination créatrice est essentiellement la faculté de l'irréel, la folle du logis que redoutaient certains classiques. Son univers propre c'est le fictif, le fantastique, tout ce qui est fabuleux, merveilleuxo, fantasmagorique sous quelque forme que ce soit : poétique, tragique, comique. Imaginer véritablement c'est consentir à la féerie, c'est accepter l'évasion au monde des merveilles, l'appareillage du bateau ivre pour le pays où l'on n'arrive jamais, c'est devenir avec le poète un opéra fabuleux.
L'enfant s'abandonne volontiers aux jeux de l'imagination pure. L'adulte résiste en logicien qu'il est devenu, à moins qu'il ne soit resté poète et qu'il n'ait gardé une âme enchantée.
Introduction au monde du rêve, l'imagination est souvent tenue pour suspecte et morbide et certes on ne saurait la suivre sans réserve, mais on comprend la révolte surréaliste contre le mépris où on la tient. « Mon intention, écrit A. Breton, était de faire justice de la haine du merveilleux qui sévit chez certains hommes, de ce ridicule sous lequel ils veulent le faire tomber. Tranchons-en : le merveilleux est toujours beau, n'importe quel merveilleux est beau, il n'y a même que le merveilleux qui soit beau. » Et à plusieurs reprises le grand théoricien du surréalisme réclame la libération de l'imagination : « Ce n'est pas la crainte de la folie qui nous forcera à laisser en berne le drapeau de l'imagination. »

1-4) L'image et l'idée.

Une difficulté subsiste cependant : si l'on en croit les empiristes, l'image se place sur le chemin de l'abstraction à égale distance entre la sensation et l'idée abstraite (le concept). Autrement dit la sensation se décanterait en image et l'image en concept par un dépouillement progressif des éléments concrets de la représentation.
Pour se prononcer sur ce point il faut étudier la genèse du concept, mais il semble d'ores et déjà difficile de voir dans l'image une idée moins nette et plus concrète, dans le concept une image plus nette et plus abstraite. En outre, il faudrait établir que ces représentations dérivent de la sensation, ce qui conduirait au Sensualisme.
La réflexion montre que sensation et image sont deux modalités psychiques différentes qui peuvent avoir des relations d'échange mutuel. Tantôt l'idée cherche à se traduire en images pour soulager l'intellect de sa contention, elle s'illustre en quelque sorte comme un texte par les gravures qui l'accompagnent.
Ainsi par des comparaisons, des métaphores, des allégories, des paraboles et des symboles.
Tantôt c'est l'image qui est grosse de représentations susceptibles de cristalliser en concepts sur le plan de l'entendement, ou tout au moins de se traduire par des équivalents conceptuels.
Si l'on distingue soigneusement l'imaginer et le concevoir, on constate qu'il y a des choses que nous pouvons concevoir sans les imaginer, d'autres que nous pouvons imaginer sans les concevoir.
Ainsi, selon l'exemple cartésien, nous pouvons concevoir et non pas imaginer une figure de mille côtés, un chiliogone. De même pour l'infiniment grand et l'infiniment petit, qui passent toute imagination mais deviennent objets de science, donc d'intelligence conceptuelle.
Inversement il y a dans la vie et dans l'art bien des choses que nous ne saurions concevoir clairement mais que nous pouvons imaginer.
Pour conclure, il semble nécessaire de différencier dans la représentation trois structures ou intentions au moins :
— La conscience perceptive qui vise un objet réel sensible.
— La conscience imageante qui vise un objet irréel, imaginaire.
— La conscience conceptuelle qui vise l'essence incluse dans une idée.
Ce qui n'exclut pas, bien entendu, les interférences et les échanges.
Enfin explorer le monde des images c'est tenir compte d'une diversité, d'une richesse qui le font s'étendre de l'imagination la plus brillante, source de création, aux phénomènes les plus inquiétants de la conscience pathologique, en passant par la rêverie et le rêve.