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LE ROMAN CONTEMPORAIN.

Débarrassé des exigences naturalistes et réalistes dont il était tributaire au XIXe siècle, le roman est aujourd'hui la forme littéraire par excellence, dont le seul caractère distinctif est, a contrario, l'universalité. Divers aspects du roman contemporain sont également traités dans les articles relatifs à la littérature anglo-saxonne aux XIXe et XXe siècles, au roman et au théâtre français de l'entre-deux-guerres et à la littérature populaire.

De nos jours, tout est roman. Tout est matière à roman. Les notions esthétiques qui caractérisaient la production romanesque du XIXe siècle n'ont plus cours. Le réalisme de Gustave Flaubert et le naturalisme d'Émile Zola ne suffisent plus à rendre compte du réel comme l'écrivain moderne le ressent et veut l'exprimer. C'est pourquoi Marcel Proust parle au début du siècle d'une littérature «irréelle» — ce que Jorge Luis Borges nommera plus tard « le réalisme magique » —, dont l'inspirateur et le maître serait l'écrivain russe Fedor Dostoïevski (1821-1881).
Le succès remporté par le roman l'a placé au premier rang de la production littéraire. Il n'est plus de notoriété dans la littérature d'aujourd'hui qui ne soit acquise en dehors de lui. Les raisons de cette hégémonie, mondialement vérifiable, sont multiples : culturelles, sociales, esthétiques, voire politiques. Certains le reconnaissent comme étant, par excellence, le genre littéraire de la démocratie moderne fondée sur la liberté individuelle.
Pour distinguer de la masse des romans publiés chaque année ceux qui présentent le plus d'intérêt, les milieux littéraires ont créé des prix dont l'importance est croissante. Parmi les plus prestigieux décernés à un auteur de son vivant, on compte : en France le Goncourt ; aux États-Unis le Pulitzer ; en Grande-Bretagne le Booker Prize ; en Allemagne le Fontane ; en Suède celui de la consécration suprême, le Nobel de littérature attribué par l'Académie royale.
Le roman contemporain entretient des relations particulières avec le cinéma. Les cinéastes puisent leur inspiration dans la littérature romanesque, et les romanciers, suivant l'exemple de Dos Passos, utilisent de plus en plus des procédés narratifs de nature cinématographique. Certains, comme l'Argentin Manuel Puig (né en 1922) dans le cas de la Trahison de Rita Hayworth, en viennent à confondre scénario de film et roman. D'autres, à l'exemple d'Alain Robbe-Grillet et de Marguerite Duras, définissent certains de leurs textes comme des ciné-romans.

La littérature irréelle

Avec le recul du temps, les œuvres majeures du XXe siècle s'imposent : À la recherche du temps perdu (1913-1927), du Français Marcel Proust; l'Homme sans qualités (1930-1943), de l'Autrichien Robert von Musil (1880-1942); Ulysse (1922), de l'Irlandais James Joyce (1882-1941); la Conscience de Zeno (1923), de l'Italien Italo Svevo (1861-1928); la Montagne magique (1924), de l'Allemand Thomas Mann (1875-1955).
Ces auteurs sont aujourd'hui reconnus, avec Dostoïevski et D. H. Lawrence, comme les grands maîtres de la littérature mondiale contemporaine, qui privilégie la méditation sur l'écoulement du temps, la mémoire et les passions irrationnelles plutôt que la peinture de mœurs propre au naturalisme.
C'est incontestablement Joyce qui est le dépositaire de la modernité du roman en raison des rapports très ludiques que ses ouvrages entretiennent avec le langage et de l'absence d'événements qui caractérise ses récits : Ulysse raconte ce qui est arrivé à trois habitants de Dublin un certain jeudi 16 juin 1904. Par contraste, Thomas Mann fait preuve d'un certain classicisme. D'abord influencé par la philosophie allemande de la décadence, il s'en dégage après la guerre pour écrire la Montagne magique, somme romanesque qui relate par le menu l'éducation d'un jeune homme confronté au temps, au vieillissement et à la mort, dans un sanatorium, situé hors du temps et de la société. Ce roman lui apporte la gloire et le prix Nobel en 1929. Son combat contre l'hitlérisme l'oblige, en 1933, à s'exiler avec son frère Heinrich, également romancier, tout comme Jakob Wassermann (1873-1934) et Bertolt Brecht.
Parmi les autres écrivains dont les modernes se réclament, il convient de citer les maîtres du genre narratif court : le Russe Anton Tchekhov (1860-1904), l'Autrichien Arthur Schnitzler (1862-1931) et le Britannique Henry James (1843-1916). Tchekhov s'est en particulier attaché, dans de très courtes nouvelles, à rendre le tragique de la condition des êtres ordinaires. Par cet attrait qu'il a pour les choses insignifiantes, il exerce une influence sur les romanciers existentialistes et sur les adeptes du Nouveau Roman. Aux premiers, il communique cette grisaille philosophique dans laquelle baignent les nouvelles de Jean-Paul Sartre (1905-1980) et les romans d'Albert Camus (1913-1960), comme l'Étranger (1942), ou de Boris Vian (1920-1959), comme l'Écume des jours (1947). Aux seconds, Tchekhov lègue ce parti pris de la narration distanciée si caractéristique des ouvrages d'Alain Robbe-Grillet (né en 1922), le théoricien du Nouveau Roman, de Nathalie Sarraute (1900-1999), de Michel Butor (né en 1926), de John Fowles (né en 1926) et de l'auteur des Géorgiques (1981), Claude Simon (1913-2005), prix Nobel 1985.

L'âge d'or du roman américain

Une génération de romanciers américains est née après la Première Guerre mondiale, à laquelle ils avaient participé. Éprouvant le sentiment d'être des étrangers dans leur propre pays, plusieurs retournèrent vivre en Europe. Ernest Hemingway (1899-1961), le premier, décrit dans Le soleil se lève aussi (1926) et l'Adieu aux armes (1929) leur sentiment de désillusion et leur tentative de donner en Europe un sens à leur vie. Peu parviendront à réaliser cet objectif, si l'on en croit les témoignages de Henry Miller (1891-1980) et d'Anaïs Nin (1903-1977). Le plus représentatif de cette «génération perdue» est Scott Fitzgerald (1896-1940), l'auteur de Gatsby le Magnifique (1925), récit qui symbolise les années folles américaines dont les personnages sont condamnés à vivre leurs fantasmes jusqu'à leur perte.
Pour parvenir à saisir la nature de la société américaine, certains écrivains, comme Dos Passos, Steinbeck, Faulkner et Cadwell, ne répugnent pas à faire appel à l'analyse sociologique. Ainsi William Faulkner (1897-1962) peint la société sudiste, ségrégationniste, violente et obscurantiste, dans des récits conçus comme des puzzles que le lecteur doit reconstituer : il aime à raconter deux histoires à la fois, à les commencer par la fin et à donner le même nom à différents personnages, comme dans le Bruit et la Fureur (1929). Tout autre est la technique narrative de John Dos Passos (1896-1970), qui construit ses romans comme des montages cinématographiques, avec commentaires en voix off et décors pour personnages. Brancardier pendant la guerre, il dénonce dans USA, une monumentale trilogie parue de 1930 à 1936, tout ce qui œuvre à l'anéantissement de l'homme. Contemporain de la grande crise économique des années 1930, John Steinbeck (1902-1968) se fait l'observateur lucide et indigné des problèmes sociaux et économiques des paysans américains, notamment dans les Raisins de la colère (1939).
À son tour, la Seconde Guerre mondiale est le creuset d'une nouvelle génération de romanciers tels que Norman Mailer (1923-2007), auteur du roman les Nus et les Morts (1948), Jerome David Salinger (1919-2010), auteur de l'Attrape-cœurs (1951), et les romanciers poètes de la «beat generation », Jack Kerouac (1922-1969), Lawrence Ferlinghetti (né en 1919) dont l'œuvre poétique la plus connue est Coney Island of the Mind, et William Burroughs (1914-1997), le plus connu à cause de son périple au pays des drogues, raconté dans des récits hallucinants, comme le Festin nu (1959) et la Machine molle (1961).

Le roman latino-américain.

Une place à part doit être réservée au roman latino-américain, qui, après 1945, devient un continent littéraire à lui seul, mariant les richesses sonores des langues espagnoles et portugaises aux profondeurs mythiques des civilisations précolombiennes et au fond indigène. Ils réalisent le vœu du poète nicaraguayen Rubén Dario (1867-1916) qui, dans Chants de vie et d'espérance, avait affirmé sa foi en l'Amérique latine et son désir de la maintenir indépendante face aux États-Unis.
À cela s'ajoute une critique sociale, menée par des auteurs engagés le plus souvent dans les luttes politiques et sociales de leur pays. Il en est ainsi de l'écrivain guatémaltèque Miguel Angel Asturias (1899-1974), qui révèle les légendes du Guatemala et trace dans Monsieur le Président (1946), un réquisitoire contre la dictature. Le Cubain Alejo Carpentier (1904-1980) n'hésite pas à se faire historien pour relater les révoltes des Noirs dans les Antilles et la confrontation entre la pensée logique des Blancs et la pensée magique des Noirs, dans le Royaume de ce monde (1949) et le Siècle des lumières (1962). Il convient aussi de citer le Péruvien naturalisé espagnol Mario Vargas Llosa (né en 1936), le Mexicain Carlos Fuentès (né en 1928), disciple de Dos Passos et de Faulkner, et le prolixe Brésilien Jorge Amado (1912-2001).
Deux écrivains retiennent encore l'attention par leurs audaces formelles et leur volonté de tenir la réalité sociale éloignée de leurs ouvrages pour mieux pénétrer les domaines du rêve, du mythe et du fantastique non moins réels : l'Argentin Jorge Luis Borges (1899-1986) et le Colombien Gabriel Garcia Mârquez (né en 1927). Ils pratiquent tous deux le réalisme magique, Borges dans des recueils de nouvelles, comme Fictions (1944), Màrquez dans des romans comme Cent Ans de solitude (1967), qui lui valent le prix Nobel en 1982.

Le roman moderne européen.

Les productions européennes oscillent, après 1945, entre une volonté marquée d'assurer une continuité classique et un désir de nouveauté révolutionnaire.
En France, en marge du courant existentialiste auquel appartient la théoricienne du féminisme, Simone de Beauvoir (1908-1986), de celui des «hussards» rassemblés autour de Roger Nimier (1925-1962) et du Nouveau Roman, quelques auteurs solitaires prennent des chemins de traverse pour composer leurs œuvres, comme Marguerite Yourcenar (1903-1987), première femme à entrer à l'Académie française en 1980, comme le mystérieux Julien Gracq (1910-2007), qui a choisi de créer ses livres à l'écart des milieux littéraires de la capitale, comme Albert Cohen (1895-1981), auteur de Belle du seigneur (1968), comme Michel Tournier (né en 1924), ou comme J. M. G. Le Clézio (né en 1940).
La littérature de la francophonie est une composante de la littérature française. Longtemps cantonnée à la poésie et au théâtre, elle s'illustre à présent dans le roman, grâce aux œuvres des romanciers haïtiens comme Jacques Stephen Alexis (1922-1961), René Depestre (né en 1926) dont le roman Hadriana dans tous mes rêves (1988) a reçu le Prix Renaudot, et Jean Métellus,(né en 1937), africains comme Mongo Beti (1932-2001) et Tchicaya U Tam'Si (1931- 1988), grâce aussi à l'Égyptien Edmond Jabès (né en 1912) ou à la Québécoise Antonin Maillet (née en 1929).
La littérature italienne d'après 1945 est marquée par la consécration des auteurs d'avant-guerre ayant eu des démêlés avec le régime fasciste, tels Curzio Malaparte (1898-1957) et Cesare Pavese (1908-1950), et par la confirmation des talents d'Alberto Moravia (1907-1990), d'Elsa Morante (1912-1985), de Dino Buzzati (1906-1972) et d'Italo Calvino (1923-1985).
La littérature allemande a beaucoup souffert du nazisme, de la guerre et de la partition de l'Allemagne. Aussi n'est-ce pas un hasard si les auteurs de langue allemande les plus épanouis sont des Suisses et des Autrichiens. Hermann Hesse (1877-1962) est le patriarche des lettres allemandes d'après-guerre. Symbole de la lutte contre le régime nazi, il reçoit le prix Nobel en 1946. Parmi les romanciers de l'après-guerre, Heinrich Bal (1917-1985) se montre sensible aux problèmes de la transformation de l'Allemagne en une société américanisée où l'être humain n'a guère de place. Plus jeune, Günter Grass (né en 1927) tente de réconcilier l'art et l'engagement social dans la trilogie de Dantzig, dont le Tambour (1961). Un courant plus caustique, moins descriptif, est représenté par les œuvres très personnelles des Suisses Max Frisch (1911-1991) et Friedrich Dürrenmatt (1921-1990), et des Autrichiens Thomas Bernhard (1931-1989) et Peter Handke (né en 1942).
En Grande-Bretagne, l'influence de D. H. Lawrence (1885-1930) égale celle de Joyce, mais il faut attendre 1960 pour lire en anglais la version intégrale de l'Amant de lady Chatterley, imprimé en Italie en 1928. Parmi les disciples de D. H. Lawrence se distinguent Malcolm Lowry (1909-1957), pour son «opéra-western » Au-dessous du volcan (1947), et Lawrence Durrell (1912-1990), pour le Quatuor d'Alexandrie (1957-1960).
En Union soviétique, deux auteurs se dressent contre le style réaliste socialiste : Boris Pasternak (1890-1960), auteur du Docteur Jivago (1957), prix Nobel 1958, et Alexandre Soljenitsyne (1918-2008), auteur de nouvelles, dont Une journée d'Ivan Denissovitch (1962).