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AU TEMPS DE L'INNOCENCE


[The Age of Innocence]. Roman d'Edith Jones-Wharton (1862-1937), romancière nord-américaine. Publié en 1920, ce roman fut son plus grand succès populaire et obtint le prix Pulitzer en 1921. Martin Scorsese s'en est inspiré pour un film en 1993. Une fois de plus, Edith Wharton a voulu peindre l'aristocratie new-yorkaise de la fin du XIXe siècle, avec ses principes rigides, son système de conventions, et son étouffante atmosphère de caste. Occupé à se protéger de tout ce qui pourrait troubler son « innocence », ce petit monde se ferme à toute influence nouvelle, tue le goût de l'expérience ou de l'imagination chez tous ses membres, sur lesquels elle exerce une pression tyrannique.
Newland Archer est un produit de ce vieux monde raffiné, mais déjà démodé. Il aimait l'atmosphère morale de l'aristocratie new-yorkaise. Il est sur le point d'épouser la belle May Welland qui a été élevée selon les meilleures traditions des familles riches de New York, et Newland se sent parfaitement heureux. Pourtant, la rencontre avant son mariage d'Ellen Olenska, la cousine de May, fait naître en lui des idées différentes de celles qui l'occupaient jusqu'alors. Ellen revient d'Europe, après avoir quitté son mari, un prince dégénéré. Cette femme intelligente et cultivée se heurte évidemment à la pudique Amérique. La réprobation est générale. Bientôt pourtant, Newland sentit qu'Ellen « était femme à changer en lui toute l'échelle des valeurs », et « pour la première fois, il constata combien ses principes avaient toujours été élémentaires ». Sensible à son intelligence ainsi qu'à son charme, il prend fait et cause pour elle. Insensiblement, il s'éloigne de May et de son « innocence, qui se refuse à la fois à l'expérience et à l'imagination».

«Mais ne pas faire comme tout le monde, c’est justement ce que je veux !». Cependant, il se résigne à son mariage, obéissant à la discipline de tribu. Mais désormais, il se sent « absent ». Il avait érigé dans son cœur comme un sanctuaire où Ellen vivait et son intelligence poursuit son développement. May, et « son beau visage qui s'était refusé à toute morsure de l'expérience », lui devint étrangère. C'est avec celle qui est loin, c'est avec Ellen qu'il aurait pu vivre une vie de beauté et de riche intimité. Si son mariage ne fut pas une faillite, c'est uniquement parce qu'il garda la dignité d'un devoir. Mais sa vie n'eut jamais la plénitude qu'il aurait désirée. Nous retrouvons Newland Archer dans l'émouvant épilogue. Près de trente ans se sont écoulés. May est morte depuis longtemps et Newland vit seul avec ses enfants. Il ne s'est jamais laissé annihiler par son milieu et il a su, au cours d'une vie bien remplie, réaliser un compromis entre la respectabilité et ses idées libérales. Ces idées libérales, il les doit à Ellen, qui avait ouvert ses yeux à la vie. Lors d'un voyage à Paris, il a la possibilité de retrouver Ellen, mais il hésite devant sa porte. Est-il sûr de la retrouver telle qu'il l'avait laissée ? Qui sait ce que la vie a pu faire d'elle ?  Et, sûr de la retrouver dans son cœur et dans son esprit mieux que dans la réalité, il s'éloigne.

Edith Wharton nous montre dans May et dans Ellen deux mondes étrangers l'un à l'autre, et Newland, parti de l'un, se dirige vers l'autre au fur et à mesure que le roman se développe. Étant à la fois un roman de mœurs et un roman de caractère, cet ouvrage est doublement intéressant. Les personnages incarnent des forces sociales et ils ont en plus une vie Propre, qu'Edith Wharton nous livre avec son grand talent de romancière. Vigoureusement mené et coloré, ce roman se rattache à l'école du roman réaliste américain.