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CANDIDE ou L'optimisme.

Roman philosophique de François-Marie Arouet, dit Voltaire 1694-1778) publié en 1759. On en connait le sujet : élevé dans le château d'un baron, certain jeune homme appelé Candide mène la vie la plus agréable en compagnie de son précepteur, le Dr. Pangloss. Et pour cause : il tient de ce dernier que le monde est absolument bon, vu que toute cause amène la meilleure fin d'une manière inéluctable, jusqu'au jour où le châtelain trouble cette quiétude : ayant surpris le cher Candide sur le sein de sa fille Cunégonde, il l'envoie sur l'heure à tous les diables d'un grand coup de pied au derrière. Réduit à rouler sa bosse, le jeune homme parcourt divers pays qui se chargeront de lui montrer que ce monde répond fort peu au mirifique enseignement du bonhomme Pangloss. Qu'il se trouve en Angleterre, en France ou en Italie, force lui est de constater que le mal prévaut sur le bien de la manière la plus sauvage. Plus il avance, plus il déchante. Devenu comme le jouet de la fatalité, il essuie toutes les vexations imaginables y compris un morne séjour chez les pirates. Toujours escorté de Pangloss, qui reste sourd à l'évidence, Candide s'est fait d'autres amis en cours de route : Martin, l'antipode de Pangloss, et le fidèle Cocambo. Tous quatre finissent par échouer à Constantinople. Au milieu de tant de revers. Candide ne trouve même pas ce brin de consolation que l'amour peut apporter. La preuve, c'est que, rejoint par la belle Cunégonde, il ne sait vraiment que lui dire, tant il la trouve décatie et ennuyeuse comme la pluie. Il est près de songer au suicide. Mais un Turc plein de sagesse lui enseigne enfin le moyen de rendre la vie supportable : oublier le monde le plus possible en cultivant son jardin. Instruit à l'école du malheur, Candide s'efforcera, désormais, de suivre ce conseil.

Tout cet appareil romanesque ne doit pas nous abuser : Candide est, en réalité, un livre de polémique. Voltaire y réfute, en effet, la doctrine de l'optimisme dont le philosophe Leibniz s'était fait le champion : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », chaque chose étant déterminée par le principe de « raison suffisante » et conduite à ses fins dernières par la fatalité en bien Voltaire proteste là contre. Xxx De ce que Dieu a fait le monde le plus parfait possible, il ne suit nullement que ce monde soit exempt de défauts, ni que tout mal concourt au bien universel. Qu'on le veuille ou non, un tel système tend forcément à engourdir l'intelligence. La simple observation des faits nous montre que tout s'inscrit en faux contre l'optimisme en question. Dans toute la chronique de son siècle. Voltaire ne voit guère que le théâtre des pires abominations. Il dénonce l'hypocrisie et la méchanceté des hommes, sans oublier leur sottise, en même temps que le désordre des événements et l'absurdité des institutions. Chemin faisant, il dit leur fait à quelques aberrations de l'esprit humain qu'il haïssait plus que tout : le goût de la guerre, le dogmatisme et l'intolérance religieuse. Candide est donc un abrégé de l'univers, où l'auteur tourne en dérision tout le système de Leibniz. L'idée de notre précarité nous est rendue partout sensible. D'autant plus que Voltaire demeure assez distinct de ses personnages. Hormis peut-être Gulliver, il n'est pas d'ironie plus âcre, plus recuite et plus continue que celle de Candide. Certes, il nous indique, à la fin, un recours contre ce pessimisme : le jardin, ce nirvâna. Mais comment y croire sans réserve ? Ce n'est là qu'un pis-aller, et le problème du mal reste entier.

De tous les petits romans que Voltaire écrivit à partir de 1759. Candide est sûrement le plus philosophique, bien que son auteur l'appelât  « une petite coïennerie ». Il ne contient guère, il est vrai, de psychologie, tous ses épisodes n'ayant d'autre fin que de faire ressortir la thèse. Il n'en faut pas moins reconnaître que Voltaire atteint tout ce qu'il vise. Si radical, en effet, que soit son pessimisme, il est toujours tonifiant. Tout le contraire, en somme, de celui de Chateaubriand. Il est certain que Voltaire est le maître du pessimisme ironique. Eugène Marsan observe à cet égard : « De toutes ses veines, c'est celle-là qui a le moins souffert du temps. Ce qu'il avait de caduc dans sa poésie, de sec dans son histoire, de court dans sa philosophie a fini par rebuter, au lieu que le pessimisme de Candide a de plus en plus séduit ». Ajoutons que Voltaire s'y révèle grand styliste. Il résume ce genre d'écrire qu'on peut appeler l'atticisme : exempt de toute rhétorique, il vise le naturel, la clarté, la correction, la finesse et l'équilibre. Il est vrai que ces qualités ne peuvent guère se faire jour qu'au détriment de la profondeur.