IN LIBRIS

LE ROUGE ET LE NOIR.

Roman de STENDHAL (Henry Beyle, 1783-1842), publié en novembre 1830. Depuis 1815 et la chute de l'Empire. Beyle avait dû renoncer à sa carrière administrative, pourtant assez brillante puisqu'il était devenu auditeur au Conseil d'État et inspecteur du Mobilier et de la Couronne. Il ne devait reprendre du service qu'après la Révolution de 1830. Pendant toute la Restauration, il ne fut qu'un dilettante, un passionné des lettres et de l'opéra : depuis neuf ans, il habitait Paris, qu'il ne pouvait plus quitter pour se rendre en Italie comme autrefois, car le gouvernement autrichien le considérait comme un indésirable. De 1815 à 1830, ses revenus ne lui suffisent pas pour vivre. Il faut donc qu'il gagne quelque argent de sa plume. D'où une quantité d'ouvrages qui sont plutôt des œuvres de librairie que des œuvres originales - du moins dans les intentions de l'auteur - : Vies de Haydn, Mozart et Métastase (1814) ; Histoire de la Peinture en Italie (1817). Rome, Naples et Florence (1817). Vie de Rossini (1824). Il publie aussi dans le même temps deux petites brochures polémiques : Racine et Shakespeare, par lesquelles il prenait position dans la mêlée romantique.

C'est vraisemblablement en 1828, d'après les indications de Stendhal lui-même, - bien qu'il prétende dans l'Avertissement du Rouge et le Noir avoir écrit son livre en 1827 - qu'il conçut l'idée de ce roman. Quant à l'intrigue proprement dite, elle lui fut fournie par la réalité. Stendhal était un lecteur passionné de la Gazette des Tribunaux : dans les numéros du 28 au 31 décembre 1827, il trouva le compte rendu d'un procès qui était alors en train de se juger, aux Assises de l'Isère, c'est-à-dire dans son pays d'origine. Voici le fait-divers qui donna lieu à ce procès : Antoine Berthet, fils de petits artisans, est distingué de bonne heure par son curé pour sa vive intelligence. Celui-ci le fait entrer au séminaire, d'où il sort bientôt pour raisons de santé. Il devient alors précepteur des enfants d'un certain M. Michoud et, peu après, l'amant de la maîtresse de maison. Un nouveau séjour dans un séminaire, le grand séminaire de Grenoble cette fois, ne dure pas plus que le premier. Berthet trouve alors une nouvelle place de précepteur chez M. de Cordon. Mais on découvre bientôt qu'il a une liaison avec la fille de la maison. Chassé, ne sachant que devenir, aigri de n'avoir pu être jusqu'à présent qu'un domestique, il jure de se venger. Et dans l'église de son village natal, tandis que son ancien bienfaiteur, le curé, officiait, il tire un coup de pistolet sur Madame Michoud. En décembre, il passe devant la cour d'Assises, est condamné à mort et exécuté le 23 février 1828. Il avait vingt-cinq ans.

Telle est l'histoire qui hante Stendhal et qu'il ne modifiera presque pas en écrivant son roman. Julien, c'est ainsi qu'il l'appelle alors, semble donc avoir été ébauche en 1828-1829. Comme à son ordinaire. Stendhal laisse le manuscrit reposer, pour écrire les Promenades dans Rome. Il aurait repris le dossier de Julien en janvier 1830 ; mais il dût travailler très vite puisque, dès avril 1830, il passait un contrat avec l'éditeur Levavasseur. Le tirage commence dès le mois de mai, cependant il ne fut terminé qu'en novembre. Encore n'est-ce pas Stendhal lui-même qui relut les dernières épreuves ; nommé consul à la suite de la Révolution de juillet, à Trieste, il se préparait au départ et se désintéressait tout à fait de ce qui arriverait à son livre. Le titre qu'il avait définitivement arrêté était le Rouge et le Noir. On a beaucoup et fort savamment disserté sur la signification de ces mots. Sans doute, faut-il y voir le symbole des deux voies possibles qui eussent pu s'ouvrir devant un tempérament tel que celui de Julien Sorel : l'armée, où il eût pu réaliser ses espérances, mais qui, depuis la chute de l'Empereur, lui était fermée ; le clergé, où il lui fallait se résigner à entrer si, dans la société de la Restauration, il voulait jouer un rôle que la modestie de son origine lui eût interdit dans tout autre position. Cette interprétation s'appuie en partie sur le fait que pour Lucien Leuteen, Stendhal avait également pensé à des couleurs pour symboliser, ou bien les différentes carrières de son héros (l'Amarante et le Noir), ou bien l'opposition des idées politiques de ses principaux personnages (le Rouge et le Blanc). Mais une indication plausible est fournie par M. Pierre Martino : le rouge et le noir serait une allusion à la roulette ; c'est, en effet, à ce jeu de hasard que se réfèrent deux titres d'ouvrages anglais contemporains que Stendhal a très bien pu connaître.

En épigraphe, le Rouge et le Noir, Chronique de 1830 porte : « La vérité, l'âpre vérité. » Danton. Immédiatement Stendhal pose, en quelques traits précis, le décor, géographique d'abord (c'est la petite ville de Verrières sur le Doubs), mais surtout social et politique. Avec le portrait du vieux Sorel, le scieur, de M. De Rénal, le maire, et du curé Chélan, homme probe et honnête menacé par la « Congrégation », et l'évocation des rivalités provinciales. Stendhal nous définit l'atmosphère dans laquelle s'est formée son héros. Julien, le troisième des fils du vieux Sorel, n'est pas comme ses frères un hercule bûcheron : peu propre physiquement aux travaux de force, Julien a saisi tous les moyens de s'instruire il a interrogé les vieillards, les uns et les autres lui ont donné des leçons ; surtout il a lu et son bréviaire est le Mémorial de Sainte-Hélène. Or, par goût de l'ostentation, M. de Rénal décide de prendre le jeune Sorel, qui sort du séminaire, comme précepteur de ses enfants. Le jeune homme, dont l'enfance avait été marquée par ses rencontres avec les troupes napoléoniennes et son admiration pour l'Empereur, - ce qui lui avait donné l'ambition de faire carrière dans l'armée, - puis, qui s'était résigné, observant le pouvoir pris par les prêtres, à entrer dans les ordres, voit dans sa nouvelle situation une occasion de fréquenter le beau monde et, - qui sait ? - d'y faire son chemin. L'extrême timidité de Julien, sa jeunesse le font traiter immédiatement avec beaucoup d'indulgence par la très belle et très sentimentale Mme de Rénal. Julien qui n'a jamais connu de femme et surtout n'a jamais approché une femme d'un tel rang social, est ébloui et conquis. Cependant, lorsqu'avec maladresse, elle veut lui remettre un présent, il fait montre d'une fierté ombrageuse qui surprend agréablement Mme de Rénal. Insensiblement et sans le savoir elle-même, elle devient amoureuse de Julien ; un petit incident lui fait découvrir les sentiments du jeune homme : celui-ci repousse assez brutalement les avances d'Élise, la femme de chambre de Mme de Rénal, qui veut l'épouser puis un malentendu rend la jeune femme jalouse. Une parole dure de M. de Rénal, l'attitude de sa femme que Julien interprète mal, le font se révolter : son traitement est augmenté, mais il refuse une proposition d'un de ses amis de s'associer à lui pour un commerce. Il ne veut pas de petits moyens, il a dix-neuf ans à cet âge. Bonaparte avait commencé sa carrière, il faut qu'il rattrape le retard. Julien est devenu un homme à la mode, à Verrières ; mais ses rapports avec Mme de Rénal n'ont pas échappé à l'attention assidue de la petite ville et M. de Rénal reçoit une lettre anonyme qui lui raconte son infortune. Bien qu'il ne croie pas à ces racontars. Rénal pense qu'il serait opportun de se séparer de Julien ; sa femme, elle-même, le convainc de cette nécessité, car elle commence à prendre peur, elle se voit damnée. Julien est envoyé par le curé Chélan au grand séminaire de Besançon ; mais avant de partir, il vient rendre, clandestinement, visite à la jeune femme. Celle-ci est si émue et si triste qu'elle lui parait froide et qu'il croit qu'elle ne l'aime plus. A Besançon, Julien, effrayé par l'accueil du directeur du séminaire, l'abbé Pirard, a une syncope. Petit à petit, il se fait avec prudence et cautèle à sa nouvelle vie remplie d'humiliations. Sans le vouloir il se trouve mêlé à des intrigues, qui amèneront l'abbé Pirard à rendre d'importants services à un grand seigneur franc-comtois, le marquis de la Mole, lequel vit à Paris. Le marquis y appelle l'abbé et, sur la recommandation de celui-ci, fait de Julien son secrétaire. Nouvelle visite d'adieux à Mme de Rénal ; ayant tout d'abord repoussé le jeune homme, elle s'abandonne à lui et le cache tout un jour dans sa chambre. Cette imprudence manque mal finir et Julien échappe de justesse aux coups de feu. A Paris, Il réussit à maîtriser ses nerfs toujours aussi susceptible, il parvient à se faire passer pour flegmatique. Son esprit, son intelligence, sa culture, son caractère lui conquièrent vite l'estime et l'affection du marquis ; une série d'incidents (dont un duel) lui font une place dans le monde. Son génie sombre, son apparente maîtrise de lui, intriguent la société aristocratique dans laquelle il vit. Le marquis le comble de faveurs et lui fait avoir une décoration, et lorsqu'on raconte, à l'insu de Julien, qu'il est le fils naturel d'un grand personnage, ami du marquis, celui-ci se prête au jeu. Le caractère ombrageux et énergique de Julien tranche si fort sur la médiocrité élégante des jeunes gens qui l'entourent, que la fille du marquis. Mathilde de La Mole, s'intéresse à lui. L'apparente indifférence du jeune homme à son égard fait tourner cette curiosité en passion, Mathilde, jeune fille méprisante, qui n'estime vraiment que la force de caractère, est décidée à faire preuve de la plus grande audace. Elle attire Julien dans sa chambre et se livre à lui. Celui-ci ne retire aucun plaisir de cet amour. Mais, lorsque la jeune fille, prise de remords et de dégoût pour soi-même, commence à haïr celui qui fut son amant d'une nuit. Julien sent s'éveiller en lui le feu de la passion. Rendu furieux par la froideur de Mathilde, il fait le geste de la tuer. Pleine d'admiration, Mathilde se sent cette fois sincèrement éprise. La joie de Julien est de peu de durée. Mathilde semble s'éloigner et il doute à nouveau si elle l'aime. Son inexpérience des femmes augmente ses angoisses. Cependant Mlle de La Mole a maintenant tout décidé dans sa tête : elle deviendra la femme de Julien, c'est le seul moyen qu'elle ait de se distinguer. Aussi lorsque Julien tente une nouvelle escalade de sa fenêtre, est-il reçu à merveille ; c'est le parfait bonheur. Mais cela dure peu : un minime incident le plonge de nouveau dans le malheur, et il ne voit plus en Mathilde qu'un orgueil monstrueux. C'est alors qu'une singulière mission l'éloigne quelque temps de l'hôtel de La Mole : on se sert de lui comme d'un envoyé auprès d'un très haut personnage résidant à l'étranger, de la part d'une conspiration qui groupe les plus hauts personnages de l'État et de l'Église de France. Au cours de cette mission secrète, Julien, qui manque de succomber aux manœuvres de ceux qui ont intérêt à la faire échouer, reçoit à Strasbourg les conseils d'un de ses amis rencontré par hasard. De retour à Paris, il commence, suivant ses conseils, à faire une cour assidue à une personne très en vue, la Maréchale de Fervaques, dont l'oncle, évêque, tient la feuille des bénéfices, c'est-à-dire dispose de toutes les charges ecclésiastiques du Royaume. Mathilde s'aperçoit de cette manœuvre ; la voilà suppliante, prête à s'enfuir avec ce petit secrétaire. Quant à Julien, il arrête froidement sa conduite : ce qu'il faut, c'est « lui faire peur » ; « l'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera me mépriser ». Mathilde découvre qu'elle est enceinte ; dès lors elle se conduit avec intrépidité, elle écrit à son père pour le lui apprendre. La fureur du marquis éclate, mais elle dure peu ; il ne sait cependant quelle mesure prendre, l'attitude de sa fille l'effraie. Il se décide enfin, dote le jeune homme, lui fait changer son nom : voilà Julien richement pourvu, noble, devenu lieutenant de hussards. Rien ne semblerait maintenant pouvoir s'opposer, sinon à son bonheur, du moins à sa réussite mais entre temps, M. de La Mole est allé aux informations, il a écrit à Mme de Rénal. La réponse de celle-ci, dictée par son confesseur, accable Julien. Le marquis, désormais assuré que Julien n'a cherché à séduire Mathilde qu'à cause de sa fortune, écrit à sa fille « Renoncez franchement à un homme vil, et vous retrouverez un père » et joint à, ce mot la lettre de Mme de Rénal. Dès qu'il est mis au courant, Julien part pour Verrières, se rend à l'église pendant la messe, prend place derrière Mme de Rénal et, à l'élévation, tire sur elle deux coups de pistolet. Encore sous le coup de l'émotion, Julien agit avec calme : de sa prison, il écrit à Mathilde : l'idée de la mort n'est pas « horrible à ses yeux » : toute sa vie n'avait été qu'une « longue préparation au malheur ». Il apprend que Mme de Rénal n'est pas morte ; cependant pour lui la question est claire : il a voulu tuer, il doit mourir. Les visites auprès du jeune détenu se succèdent : c'est d'abord son protecteur, le vieux curé Chélan et l'entrevue est déchirante ; puis ce sont les deux femmes, toutes deux enragées à le sauver. Mlle de La Mole remue ciel et terre et combine les plans les plus machiavéliques pour le sauver, elle s'humilie, elle conspire. Mme de Rénal non seulement lui pardonne, mais elle veut obtenir du jury sa grâce. Au milieu de ces allées et venues, Julien reste froid ; il est parfaitement résigné, il sait qu'il va mourir et que rien, ni personne, ne peut plus le sauver il demande seulement qu'on le laisse en paix. Il s'accuse lui-même. Furtivement, cependant, l'horreur de la décomposition qui attend son corps, l'effraie. Cette fermeté extérieure, il en donne la preuve éclatante devant la cour d'Assises. Son crime est atroce, il l'a prémédité ce que les jurés verront en lui, c'est « un paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa fortune ». On voudra, en le châtiant, « décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la société ». Une telle déclaration rend inutile toutes les manœuvres entreprises de l'extérieur et le verdict est la mort. Julien refuse de faire appel, malgré les supplications de Mathilde et de ses amis ; quant à Mme de Rénal, elle veut se tuer, mais doit promettre à Julien de ne pas attenter à ses jours. Serein, Julien marche au supplice. « Jamais cette tête n'avait été aussi poétique qu'au moment où elle allait tomber ». Stendhal n'évoque l'événement lui-même que par ses mots : « Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation ». Julien est enterré dans une grotte de la montagne voisine, conformément à son désir. Mathilde renouvelant le geste qu'eût envers un de ses ancêtres, qui fut son amant et mourut décapité, la reine Marguerite de Navarre, prend la tête de Julien sur ses genoux dans sa voiture, tandis qu'elle suit le cortège funèbre.
« Madame de Rénal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie ; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants ».

Le Rouge et le Noir est l'incontestable chef-d’œuvre de Stendhal. Jamais il n'a atteint à une telle puissance, à une mise en œuvre aussi parfaite de ses moyens littéraires et de ses idées ; jamais il n'est allé aussi loin, aussi profond en lui-même. Pourtant non seulement le roman n'est pas autobiographique, mais jamais Stendhal ne s'est trouvé dans des situations semblables à la plupart de celles où se trouve son héros. Julien Sorel est Stendhal comme Fabrice Del Dongo (la Chartreuse de Parme) et Lucien Leuwen, nous dirons même comme Mathilde de La Mole et comme Lamiel ; il est Julien Sorel comme Flaubert est Madame Bovary. Cependant le caractère de Julien est intimement lié à la personnalité profonde de Stendhal : s'il n'a pas réellement vécu les situations où il place, - ou plutôt, où la vie place son héros, - il aurait très bien pu les vivre, et même, peut-on dire, il les a vécues sinon dans les faits, du moins dans son imagination, dans sa pensée bien avant de composer le Rouge et le Noir, il est certain, - toutes proportions gardées. - que Stendhal s'est trouvé, aux débuts de sa propre carrière et à nouveau sous la Restauration, dans les dispositions mentales de son héros il en a vécu les réactions, il a eu les mêmes attitudes. En soi, les événements réels importent peu, ou plutôt ils n'importent que dans la mesure où ils agissent sur la personnalité, sur le caractère. Si les circonstances n'ont pas fait qu'il ait eu à vivre réellement les aventures de Julien Sorel, il n'est pas douteux que Stendhal, étant donné son caractère, eût aimé se conduire comme son héros. Ainsi, Julien Sorel naît-il de la rencontre exceptionnelle d'une histoire, somme toute assez banale, d'un fait-divers et de dispositions intimes préalables en lisant ce fait-divers dans le journal. Stendhal a probablement senti que Sorel était un être de sa race, et il a découvert ainsi, en lui, des dispositions qui, pour ne s'être pas encore manifestées, lui demeuraient peu claires, mais que leur rencontre avec l'événement devait illuminer. Bien avant le Rouge et le Noir, donc, Stendhal contenait un Julien Sorel en puissance mais ce n'est que de sa rencontre avec les faits que celui-ci pouvait naître et se développer, de telle sorte que Stendhal vit, ici, par l'entremise de son héros, et par procuration, une des vies qu'il aurait pu avoir. Au demeurant, ce processus est celui même de la création chez les grands romanciers mais chez Stendhal il est si exemplaire qu'il atteint à la perfection du genre, dans la mesure où l'auteur y reste constamment fidèle dans l'élaboration et la composition de son roman, qu'il tend à le reproduire exactement sans le pervertir par des procédés ou des artifices. Autrement dit, nous avons là l'expression d'une expérience romanesque à l'état brut.
On a beaucoup discuté la fin du Rouge et le Noir. On a même affirmé : « Personne ne dira plus de mal du dénouement du Rouge et le Noir qu'il [Stendhal] n'en disait lui-même ». Ce ne sont que les critiques modernes qui lui ont rendu justice. Charles Du Bos explique, le premier, cette fin hâtive, qui court à bride abattue, cette action frénétique de Julien par l'état de somnambulisme « dans lequel nous plongent certains accès d'enthousiasme intérieur » c'est dans cet état qu'il se trouve alors et dont il ne se réveille qu'une fois en prison. Convenons que cette fin du roman est, en fait, une admirable analyse pathologique. Comme le signale si justement Henri Martineau, dans sa préface au Rouge et le Noir : « Dès l'instant où, ayant lu la lettre de Mme de Rénal que lui tend Mathilde, Julien prend sa résolution implacable, quarante lignes suffisent à raconter les événements jusqu'au second coup de pistolet qui atteint Mme de Rénal. S'est-il passé trois jours, ou cinq, depuis que Julien a quitté Paris, peu importe. Et ce n'est pas, on ne saurait trop y insister, parce que Stendhal juge peu intéressants, ou difficiles à raconter, les sentiments de Julien... mais parce que Julien n'éprouve alors aucun sentiment. Sa pensée ordinairement si active est annihilée, il galope ayant, devant les yeux une unique image à atteindre, un seul geste à exécuter. » Ce n'est que lorsqu'il se réveille de cette longue crise d'inconscience, que « nous retrouvons le Julien qui nous est familier. La machine à réfléchir recommence à fonctionner ». A vrai dire, c'est justement cette fin qui contribue à faire du Rouge et le Noir un authentique chef-d’œuvre : c'est ici la revanche de l'événement sur l'homme qui s'était montré plus fort que l'événement, c'est même, pourrait-on dire, la revanche de l'événement sur le romancier lui-même, si exclusivement psychologue. Cette lutte sournoise et violente de l'individu contre la société ne pouvait s'achever, valablement, que de cette manière. Outre le caractère inévitable de cette fin, il faut convenir que cette évocation si sobre, si dépouillée de la réalité, que Stendhal nous laisse entrevoir plutôt qu'il ne la montre, témoigne d'une extraordinaire maîtrise de composition et de style, et que son rythme haché laisse le lecteur bouleversé et pantois.

Dans tout l'œuvre de Stendhal, Julien Sorel apparaît comme la figure centrale autour de laquelle rayonnent toutes les autres, il est la personnification complète du « héros de l'énergie » cher au romancier. Extraordinairement doué, calculateur mais incapable de transiger non seulement par orgueil mais par respect de soi, courtisan et diplomate quand il le faut, et cependant d'une susceptibilité presque maladive, il accumule les réussites mais aussi les bévues il se jette dans les pires maladresses comme s'il était pris de vertige, mais il sait conquérir l'estime de ceux qu'il approche et ceci est d'autant plus remarquable que leur première réaction est de le mépriser. Ce qui lui manque, c'est l'« expérience de la vie » ; l'éducation qu'il a reçue lui a donné des ambitions mais pas les moyens de les satisfaire, des connaissances mais pas de règles de conduite. Et l'œuvre de Stendhal est, par certains côtés, une violente protestation contre cette société qui, si elle suscite de telles personnalités, est incapable d'en tirer parti, contre ce gaspillage des énergies. C'est elle qui pousse Julien Sorel au crime, comme si, embarrassée d'avoir donné naissance à un tel héros, elle ne pouvait trouver d'autre solution que de le supprimer. Par là, le Rouge et le Noir a une portée très générale, mais il a aussi une signification précise, liée étroitement aux conditions sociales de son temps. L'armée, l'administration napoléonienne, la gloire des champs de bataille étaient, sous l'Empire, cette soupape de sûreté qui n'existe plus. La société, du temps de la Restauration, s'est comme refermée sur elle-même : elle s'est figée dans une hiérarchie apparemment immuable, elle s'est sclérosée sous l'influence du clergé, la « Congrégation » surveille les consciences. Un être comme Julien Sorel et, à certains égards comme Stendhal lui-même, ne pouvait qu'étouffer. Ce qui est piquant, c'est que Stendhal ait écrit le Rouge et le Noir à l'extrême fin de la Restauration, et qu'il en ait corrigé les épreuves en entendant les fusillades de la Révolution de Juillet. Lucien Leuwen compose, en quelque manière, le pendant du Rouge et le Noir, non pas seulement parce que c'est le roman des débuts dans la vie d'un jeune « héros de l'énergie » sous la Monarchie de Juillet, mais parce que, alors que Julien est dépourvu de tout, il doit se faire entièrement lui-même, Lucien souffre des trop grandes facilités qui lui sont faites, qu'il doit se délivrer de son personnage, tel que l'ont fait la famille et la société, pour devenir lui-même. Le Rouge et le Noir est donc comme le négatif de Lucien Leuwen. On pourrait même poursuivre l'analogie, en comparant entre eux les personnages secondaires : Mme de Chasteller et Mathilde de La Mole, et surtout le marquis de La Mole et M. Leuwen ; ce dernier, banquier puissant, est, mutatis mutandis, sous la monarchie de juillet, ce que fut le marquis de la Mole, grand seigneur, sous la Restauration. A côté du héros, la figure la plus intéressante du Rouge et le Noir est, à coup sûr, Mathilde de La Mole, « héros de l'énergie » elle aussi, d'autant plus fière que Julien est humilié, mais sachant au fond parfaitement mépriser ce monde auquel elle appartient et dont elle sait bien qu'un jour ou l'autre il succombera sous les coups d'êtres tels que Julien mais qui, eux, réussiront jeune fille capable de toutes les folies, mais aussi de faire preuve du plus extraordinaire courage. C'est en somme d'un mélange des deux caractères de Julien Sorel et de Mathilde de La Mole que devait naître plus tard, dans l'esprit de Stendhal, le personnage pourtant si original de Lamiel. Le Rouge et le Noir était sans doute, dans le dessein, l'œuvre de Stendhal la plus difficile à réaliser, les obstacles ici étaient accumulés comme à plaisir c'est ce qui fait de cette œuvre la plus réussie, la plus géniale de l'auteur et, à tous égards, le plus grand roman français du XIXe siècle.

Tel ne fut point cependant l'avis des contemporains. La critique ne manqua pas d'en distinguer les qualités exceptionnelles, l'apport entièrement neuf que Stendhal offrait, par ce livre, au roman français. Mais la satire de la société, le caractère « jacobin » de Julien Sorel avec lequel, malgré les précautions prises, l'auteur semblait bien être d'accord, inquiétèrent même ceux qui admiraient le plus le roman. Stendhal en tira surtout la réputation d'être un individu fort dangereux. Il modifia à diverses reprises le Rouge et le Noir, en 1831, en 1835, en 1838 et 1840 ; aussi existe-t-il, à côté de l'édition originale, plusieurs autres qui comportent des additions et des corrections ; enfin l'édition posthume de 1854 a été entièrement remaniée toutefois il ne semble pas que toutes les corrections qu'on y trouve soient le fait de Stendhal lui-même.