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LA CHARTREUSE DE PARME.

C'est la dernière œuvre de Stendhal publiée en 1839.
Dans le premier chapitre, sous le titre «  Milan en 1796 » l'auteur, se fondant sur les prétendues confidences d'un lieutenant français du nom de Robert, nous fait faire la connaissance du vieux marquis del Dongo, partisan de l'Autriche et féroce réactionnaire, mais surtout de deux femme, la jeune marquise et la sœur du marquis, Gina del Dongo.

Par de rapides indications, l'auteur insinue que le héros du roman, le jeune marquis Fabrice del Dongo, est le fruit des amours de Robert et de la marquise. Ce garçon grandit dans la période tumultueuse et glorieuse des guerres napoléoniennes. Au château de Grianta (ou Griante), sur le lac de Côme, où son père et son frère aîné représentent la réaction et l'obscurantisme, il se serre contre sa mère et sa tante Gina (veuve d'un officier de Napoléon). En 1815, à la nouvelle du retour de Napoléon de l'ile d'Elbe. Fabrice s'enfuit de la maison pour combattre avec lui ; après de romanesques aventures, il arrive à Waterloo l'après-midi même de la bataille, à laquelle il assiste sans y comprendre grand-chose, étant ensuite entraîné dans la retraite. A son retour, chassé par le marquis del Dongo, il se réfugie auprès de sa tante à Parme.

En effet la très belle Gina, restée veuve, avait connu le premier ministre du prince de Parme, le comte Mosca : pour sauver les apparences, elle avait épousé le vieux duc de Sanseverina, et était l'ornement de l'anachronique cour du petit tyran de Parme. Dans ce milieu, le jeune Fabrice, pour seconder l'ambition de sa tante, s'apprête, maintenant que la voie de la gloire militaire lui est fermée, à suivre la carrière ecclésiastique et devient coadjuteur du vieil archevêque. Mais son ardente jeunesse à laquelle manque un véritable but, l'entraîne dans d'aventureuses et faciles amours. L'une de ces aventures a pour conséquence un duel au cours duquel, pour se défendre, il tue l'acteur comique Giletti.
L'incident est exploité à Parme par la cabale des envieux du comte Mosca et de la belle Sanseverina. Fabrice, invité à revenir par de fausses promesses d'immunité, est enfermé dans la forteresse, au sommet de la fameuse tour Farnèse (réplique imaginaire du château Saint-Ange). Il reste longtemps là, continuellement menacé de mort.

Chartreuse de Parme
Affiche du film avec Maria Casarès et Gérar Philippe.

Durant ces mois de captivité, naît et grandit l'amour de Fabrice et de la jeune Clélia, fille du gouverneur de la forteresse, l'ambitieux général Fabio Conti. Les jeunes gens communiquent par une série d'ingénieux stratagèmes, tandis que la duchesse de Sanseverina, craignant avec raison que son neveu ne soit empoisonné par ses ennemis, fait parvenir à Fabrice, en accord avec Clélia, les moyens de fuir. Il réussit à descendre de la tour et s'échappe. Mais l'un des expédients employés pour favoriser sa fuite a été la forte dose d'opium que l'on a fait absorber au général Fabio Conti qui est en danger de mort ; et Clélia, tourmentée par les remords, a fait vœu, si son père a la vie sauve, de suivre en tout ses volontés et de ne plus voir Fabrice. Elle épousera donc le très riche marquis Crescenzi. Pendant ce temps à Parme, le vieux prince meurt de maladie, du moins le croit-on en réalité il a été empoisonné par le conspirateur poète, Ferrante Palla, secondé par la duchesse de Sanseverina. Le comte Mosca, ayant réprimé une petite insurrection, se sent assez puissant auprès du nouveau roi, Ranuce-Ernest V, pour conseiller à Fabrice de rentrer, ainsi qu'à sa tante, qui l'avait suivi dans sa fuite. Mais Fabrice, ayant appris le prochain mariage de Clélia, était revenu à Parme, sans tarder et, volontairement, avait rejoint la tour de la forteresse, se livrant ainsi aux mains de ses ennemis. Suit une longue et rapide série d'intrigues : les ennemis du comte Mosca reprennent l'avantage et cherchent à faire mourir Fabrice.

La duchesse de Sanseverina (dont l'amour pour son neveu est désormais manifeste, et qui est torturée par la jalousie) cherche dans le même moment à le sauver et lui conseille de ne point troubler le mariage de Clélia. Le jeune roi, follement amoureux de la Sanseverina, profitant de l'inquiétude de la duchesse, lui promet de libérer Fabrice, moyennant ses faveurs. Sitôt le marché conclu et exécuté, la Sanseverina quitte Parme, entraînant avec elle le comte Mosca qui par la suite l'épousera. Fabrice, désormais dans la carrière ecclésiastique, devient un célèbre prédicateur ; mais miné par sa passion il ne songe qu'à retrouver Clélia, luttant tour à tour contre son amour et son devoir. Il réussit enfin à la joindre pour une courte période la mort de leur petit enfant conduit vite à la tombe Clélia, torturée par les remords. Fabrice, abandonnant honneurs et richesses, se retire alors à la Chartreuse de Parme, et ne tarde pas à mourir lui aussi.

ANALYSE

La dernière partie du récit est, de l'avis commun, trop rapide et quelque peu arbitraire. Mais un défaut de ce genre ne suffit pas à compromettre la beauté de ce chef-d’œuvre. Dans celui-ci, Stendhal a fait passer tout son idéal d'art et de vie, le mirage désormais lointain de la gloire de l'épopée napoléonienne, la passion de l'aventure, l'amour très profond pour l'Italie contemporaine et pour l'Italie si admirée de la Renaissance (et cela nous a valu la splendide et pittoresque réussite de cette anachronique Cour de Parme), mais surtout l'amour de l'amour. Il y a dans le livre de cet écrivain, qui alors touchait à la vieillesse, un ton nouveau : les aventures de son héros sont présentées avec une sorte de mélancolie nostalgique et d'amoureuse indulgence, et le roman se rapproche de l'irréelle douceur d'un poème romantique. Les analyses psychologiques raffinées, la rigueur obstinée et précise du style, les considérations philosophico-morales, tout est transfiguré dans le rare bonheur d'une vision lyrique, qui atteint dans les meilleures pages (et ce sont les plus nombreuses) à la pureté rythmique d'un chant. Certains épisodes sont restés célèbres : la très originale évocation de la bataille de Waterloo, la vie de Fabrice dans la tour..., mais la valeur la plus haute et la vraie qualité du livre restent cet heureux abandon à l'imagination d'un tempérament d'écrivain qui se montre, d'une aussi exquise façon, analytique et cérébral. Presque ignoré de son temps (le livre fut apprécié seulement par quelques initiés), ce chef-d’œuvre nous apparaît aujourd'hui comme un des livres-clés de toute la littérature du XIXe siècle. Il tient dans la première moitié du siècle la place que, dans la seconde moitié, occupera l'Éducation sentimentale. Il y a dans la Chartreuse de Parme, comme l'extrême aboutissement de cette psychologie raffinée du XVIIIe siècle (rappelons-nous l'admiration de Stendhal pour Laclos) ; tandis que la précision du trait, l'élimination de toute emphase, en vertu d'un très lucide et continuel enthousiasme presque toujours contenu, permettaient délit, à Stendhal de cueillir les fruits les plus vrais du réalisme naissant et d'affronter avec vigueur le vaste tableau de mœurs que Balzac n'a pas apprécié et étudié en vain. Enfin, et c'est peut-être là un des traits les plus originaux de ce livre d'action, l'aventure y est comprise et présentée comme l'expression poétique d'une moralité intime, dans laquelle elle trouve sa résolution.

Ces qualités suffisent à un grand livre. Elles ne permettent pas, seules, d'expliquer le succès. De plus en plus de lecteurs ne cessent de lire la Chartreuse de Parme, et de la relire. Se reconnaissent-ils donc sous les traits du Tyran, de Fabrice ? Il se peut. Ils se retrouvent aussi, et bien plus, dans la Principauté de Parme, dans cette petite Cour grouillante d'intrigues pendant que les Ferrante Palla aiguisent leurs ressentiments et leurs armes.
Parme apparaît moins la réduction d'un empire que celle d'un ensemble de puissances et, pour tout dire, de l'humanité déchirée. Les ambitions personnelles et les visées politiques s'y mêlent étroitement, La Tour Farnèse, ses geôliers rampants et son général Conti uniquement soucieux d'être bien en cour, voilà une parfaite miniature de l'État policier. Mosca qui traverse les complots en sage habile, le tyranneau lui-même terrorisé et dont le petit univers est peuplé de sa police secrète, les conspirateurs illuminés agitant le peuple et travaillant : en fait pour les rivaux du Prince, les influences d'outre-frontières, tout cela forme autant d'images et de personnages bien connus.
On le voit, c’est un livre-clé du XIXe siècle. Stendhal atteint, là aussi, à l'idéal de sa devise (qu'il tenait de Danton) : « La vérité, l'âpre vérité ».
Et les seules clartés de ce monde cruel, ce sont en fin de compte les visages, tragique de la Sanseverina, douloureux de Clélia, et celui, hautain, détaché et brûlant à la fois, de Fabrice, qui parvient au-delà de toute haine et de tout mépris. Ces visages sont l'amour, éternel, avec l'ambition et la brigue. L'amour qui devait apparaitre à Stendhal comme ce paysage sublime que Fabrice contemplait de la Tour Farnèse.