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LES RAISINS DE LA COLÈRE.

 [The Grapes of Wrath]. Roman de l'écrivain nord-américain John Steinbeck (1902-1968 , prix Nobel de Littérature 1962), publié en 1939. Le récit a pour cadre la grande crise économique des années 30.

Dans le centre-ouest et le sud-ouest des États-Unis, les petits fermiers sont ruinés par l'appauvrissement du sol et la mécanisation de l'agriculture. Alors, leurs créanciers, les banques, s'emparent de leurs terres pour les exploiter directement ; avec un tracteur et un conducteur salarié, on peut labourer et ensemencer le territoire sur lequel travaillaient et vivaient des dizaines de familles. Chassés de leurs maisons, les paysans sont condamnés à l'émigration. Des prospectus abondamment répandus prétendant que la riche Californie a besoin de main-d’œuvre et paie de gros salaires, ils prennent, par centaines de milliers, la route de l'Ouest. Mais, le grand voyage accompli au prix de mille peines, ils découvrent qu'ils sont victimes d'une monstrueuse escroquerie. Le seul travail pour lequel on ait besoin de travailleurs est la cueillette des fruits et du coton, qui ne dure que quelques semaines. Cependant, en attirant dans le pays une masse de travailleurs très supérieure à leurs besoins réels, les grands propriétaires sont maîtres des salaires et parviennent à faire cueillir leurs récoltes à des tarifs de famine. En outre, les plus grands propriétaires, qui sont généralement des banques, possèdent aussi les conserveries, ce qui leur permet de contrôler le cours des fruits et légumes. En maintenant ces cours très bas, ils ruinent les petits propriétaires, lesquels doivent souvent renoncer à faire cueillir leurs produits. On assiste alors au spectacle hallucinant d'un pays où des milliers de familles d'émigrants meurent de faim, tandis que les tonnes de fruits et de légumes qui leur permettraient de se nourrir sont détruites pour que les cours « tiennent ».

Menacées sur le marché du travail par l'afflux des nouveaux arrivants, les classes pauvres, loin de se solidariser avec les « étrangers », se laissent aisément manipuler par les grandes puissances financières et se chargent, avec la police locale, de « maintenir l'ordre .» Alors, affamés, exploités, traqués par les shérifs et leurs acolytes, les émigrants voient la Terre promise se transformer en un vaste pénitencier. — Les Raisins de la colère forme un large tableau de cette situation. Pour peindre le sort des petits fermiers du Centre-Ouest et du Sud-Ouest, Steinbeck nous fait suivre l'une de ces familles, les Joad, qui vivaient dans l'Oklahoma. L'un des fils, Tom, a tué, au cours d'une bagarre, un homme qui lui avait porté un coup de couteau. Après quatre ans de prison, il est libéré sur parole. Le livre s'ouvre sur son retour chez lui. Achevant la route à pied, il rencontre un vieil ami de sa famille, un ancien pasteur de la secte du Buisson Ardent, Jim Casy, qui a renoncé à prêcher en raison de ses appétits charnels et des doutes qu'il entretient sur la validité de sa mission. « Autrefois, je croyais que ça suffisait à faire passer la faim, dit-il. J'arrachais un bout de prière de ma tête et tous les soucis venaient se coller après comme sur du papier à mouches, et la prière s'en allait au vent, emportant les soucis avec. Mais maintenant ça ne marche Plus. C'est en compagnie de Casy que Tom arrive à la ferme paternelle. A sa grande surprise, il découvre que celle-ci est abandonnée. Un voisin, Muley, lui apprend que tous les fermiers de la région ont été chassés de leurs terres et que ses parents ont gagné la maison de son oncle John, d'où ils s'apprêtent à gagner la Californie. Muley est le seul homme du coin qui s'obstine à ne pas vouloir partir, et il est condamné à mener une vie de bête traquée. Casy fait part à Tom de son intention de se rendre lui aussi dans l'Ouest et, le lendemain, il accompagne le jeune homme à la ferme de l'oncle John. Là, les Joad sont prêts au départ. Il y a Grand-père, Grand-mère, « Pa », « Man» les trois garçons, Noha, Al, et Winfield, qui n'a que dix ans, les deux filles, Rose de Saron et Ruthie, qui a douze ans ; Connie, le mari de Rose de Saron, et le taciturne oncle John. Après avoir accueilli Tom avec émotion, la famille accepte que Casy se joigne à elle. Tous leurs biens mobiliers vendus, il ne reste aux Joad, après l'achat d'un antique camion, que quelques dollars pour subsister durant le long voyage. Pourtant, à force de ténacité et de courage, le petit groupe parvient à traverser le Texas, le Nouveau-Mexique, l'Arizona, enfin le désert et les montagnes de Californie. Mais le grand-père, puis la grand-mère ont succombé à, l'épuisante course vers l'Ouest et Noha a abandonné la famille.

Dès leur arrivée, les hommes se mettent en quête de travail, sans succès. La famille campe dans un misérable village d'émigrants fait de huttes et de tentes, Hooverville. Un jour, enfin, un entrepreneur se présente pour embaucher des travailleurs. Mais il s'est fait accompagner d'un shérif adjoint et refuse de préciser par écrit le montant des salaires. Un homme proteste. Il est aussitôt arrêté, une bagarre éclate et Tom Joad assomme le shérif. Pour éviter que le jeune homme ne retourne en prison, Casy se livre à sa place. Alors, pour échapper à la vengeance du policier, les Joad doivent quitter précipitamment Hooverville. Le soir même, le village sera d'ailleurs incendié par les « forces de l'ordre ». Les routes sont barrées par des groupes armés de petits bourgeois impatients de châtier les « rouges Tous ceux qui protestent contre les conditions d'embauche sont des « rouges ». Souvent, on retrouve leurs cadavres dans les fossés. Cependant, les Joad parviennent dans un « camp du gouvernement » où la police ne peut pénétrer sans mandat d'arrêt et où les émigrants organisent eux-mêmes la vie communautaire. C'est une oasis où les malheureux retrouvent le sens de la dignité et de la fraternité. Mais, faute d'obtenir du travail dans la région, les Joad doivent bientôt reprendre la route. Sous l'escorte de la police, ils sont amenés dans un grand domaine où les ouvriers agricoles se sont mis en grève pour protester contre des salaires dérisoires. Le soir, Tom parvient à, tromper la surveillance des gardiens et à se glisser dans le camp des ouvriers récalcitrants. Là, il retrouve Casy, qui, en prison, à découvert que la seule chance des opprimés est dans l'union et la solidarité. Mais pendant la visite de Tom, le camp des grévistes est attaqué par des hommes de main. Casy, qui est considéré comme un meneur, est assassiné. Tom tue l'un des assaillants, mais il est lui-même blessé à la face. A nouveau, les Joad fuient dans leur vieux camion. Ils finissent par atteindre une plantation de coton et se mettent tous au travail, tandis que Tom se cache dans la campagne, jusqu'au jour où, à la suite d'une querelle d'enfants, la petite Ruthie révèle la présence de son frère. « Man » va alors prévenir Tom qu'il doit prendre la fuite. Avant de la quitter, le jeune homme explique à sa mère qu'il a décidé de suivre l'exemple de Casy et de se consacrer à l'organisation des exploités.

A « Man » qui craint de ne pas le revoir il dit : « Ben, peut-êt' que, comme disait Casy, un homme n'a pas d'âme à soi tout seul, mais seulement un morceau de l'âme unique ; à ce moment-là... - A ce moment-là, quoi, Tom ? - A ce moment-là, ça n'a plus d'importance. Je serai toujours là, partout, dans l'ombre. Partout où tu porteras les yeux. Partout où y aura une bagarre pour que les gens puissent avoir à manger, je serai là. Partout où y aura un flic en train de passer un type à tabac, je serai là. Si c'est comme Casy le sentait, eh ben dans les cris des gens qui se mettent en colère parce qu'ils n'ont rien dans le ventre, je serai là, et dans les rires des mioches qu'ont faim et qui savent que la soupe les attend, je serai là. Et quand les nôtres auront sur leurs tables ce qu'ils 'auront planté et récolté, quand ils habiteront dans les maisons qu'ils auront construites... eh ben, je serai là. »

Peu après le départ de Tom, c'est la saison des pluies. Le vieux wagon dans lequel loge la famille est menacé par les eaux. Mais les Joad ne peuvent le quitter : Rose de Saron, qui a été abandonnée par Connie, est sur le point d'accoucher. Durant de longues heures, tandis que la jeune femme met au monde un enfant sans vie, les hommes luttent pour élever un barrage contre la rivière. Mais, malgré leurs efforts, l'eau envahit le wagon et, au matin, « Pa » et « Man » doivent transporter leur fille jusqu'à une grange voisine. Là, ils découvrent un homme et un enfant. L'homme, qui s'est privé de nourriture pour maintenir son fils en vie, gît dans un état de demi-coma. Alors « Pa » et « Man » s'écartent tandis que Rose de Saron approche son sein lourd de lait de la bouche du malheureux. - Les Raisins de la colère, roman à thèse, souffrent d'une certaine naïveté et confusion idéologique.

L'auteur condamne sans distinction la mécanisation de l'agriculture et le système économique - capitaliste - dans lequel elle s'insère. C'est ainsi que, tout au long du roman, se conjuguent curieusement la nostalgie de la vie patriarcale du temps des « pionniers » et l'appel à la révolution sociale. Les personnages, comme les idées, sont sommaires. Il ne faut chercher en Steinbeck ni un penseur rigoureux ni un créateur de personnages complexes. L'intérêt de son œuvre est ailleurs : dans le souffle épique, la force de conviction et d'émotion, la générosité. Autant de qualités qui, tout au long de ce gros livre, emportent les réserves du lecteur et font des Raisins de la colère une œuvre somme toute assez remarquable.