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OEDIPE ROI

La tragédie de Sophocle (496-406 av. notre ère): Oedipe-roi était déjà considérée par Aristote comme un chef-d'œuvre. On ignore a quelle date elle fut composée : certains détails permettent cependant de supposer que le poète l'écrivit au plus fort de son activité littéraire (430 environ).

La ville de Thèbes étant dévastée par la peste, Oedipe décide de découvrir la cause du fléau. Interrogés les dieux répondent que la ville est souillée par la mort de Laïos, le vieux roi auquel succéda Oedipe, et que le fléau ne cessera point tant que le meurtrier restera impuni. L'attitude de Créon, beau-frère d'Oedipe, et le mutisme du devin Tirésias, font naître les soupçons dans l'esprit du roi. Mise au courant de la situation. Jocaste, tout d'abord femme de Laïos et qui a épousé Oedipe en secondes noces, conseille à son mari de n'accorder aucune créance aux oracles : les dieux n'avaient-ils pas prédit à Laïos qu'il serait tué par son propre fils ? Et cependant il était impossible que cela se produisît, le seul fils de Laïos étant mort peu après sa naissance. Bien plus, Oedipe n'avait-il pas été averti de la même manière qu'il tuerait son propre père et épouserait sa mère ? Or, la vérité, c'est qu'Oedipe a appris que son père était mort à Corinthe. Mais un vieux serviteur de la maison de Laïos fait soudain une révélation : Oedipe n'est rien moins que le fils de Laïos, qui le fit exposer aussitôt après sa naissance sur le mont Cithéron, afin qu'il périsse. Il fut alors recueilli par un homme qui l'adopta et l'éleva comme son fils. Ayant appris l'épouvantable vérité. Oedipe se crève les yeux, tandis que Jocaste s'étrangle avec un lacet. Créon devient alors roi de Thèbes. Oedipe, ce mortel qui a libéré autrefois la ville de la terreur qu'y faisait régner le Sphinx, en devinant les énigmes, et qui se donnait à lui-même avec une hautaine confiance le nom de " fils de la fortune ", porte en lui le germe d'un péché originel dont la néfaste influence transforme en ruine et en folie sa sagesse et sa puissance. Lui, l'homme doué d'une prodigieuse perspicacité, il ne voit rien, il ne sait rien jusqu'au dernier moment. Et il s'interroge : pourquoi la peste ? Il tourne en dérision les oracles et les devins, alors que ce qui est faux est justement ce qu'il croit savoir. Aussi la vérité, lorsqu'elle éclate à ses yeux, lui paraît-elle absurde et incompréhensible ; et il se crève les yeux de sa propre main, comme s'il lui devenait ainsi plus facile de la refuser. On a beaucoup parlé d'Oedipe comme d'une pièce à thèse, montrant les hommes aux prises avec le destin, et avec les dieux qui punissent le pécheur. Il est certain que le drame pose clairement le problème de la liberté : les hommes sont-ils maîtres de leur destin ou soumis a une aveugle nécessité ? Au vrai, Sophocle est loin de vouloir donner une direction si précise à sa poésie : il n'envisage le problème que dans la mesure où il lui permet de faire une création hors du temps, d'envisager un draille éternel, qui intéresse toute l'humanité. Et l'homme, c'est Oedipe, centre de toutes les contradictions, origine de tous les problèmes, l'homme dont les victoires se métamorphosent en défaites et que ses défaites transfigurent. Ici tout le drame est centré sur un seul personnage. Alors que dans les autres tragédies de Sophocle, telles qu'Antigone ou Ajax, le personnage ne faisait que prêter son apparence charnelle à une idée ou à une conviction (foi religieuse, sens moral), Oedipe incarne l'humanité elle-même et sa condition. Quant à la cécité d'Oedipe, c'est à la fois une métaphore et une réalité ; elle fait se joindre le monde de la logique et celui du fantastique. Dans cette tragédie, le poète a porté l'homme à l'extrême de son ambition et sa misère, pour l'envelopper ensuite d'une immense compassion. Il le charge des plus affreux méfaits et s'en désole avec lui. Il le détruit afin de le recréer. —T.F. Belles-Lettres, 1947.

OEDIPE A COLONE

Sophocle, traita une seconde fois le sujet dans Oedipe à Colone. Tant pour la forme que pour l'esprit même dans lequel elle est conçue, cette œuvre appartient à une autre manière du poète. Sophocle l'écrivit peu de temps avant de mourir et la première représentation n'eut lieu que cinq ans après sa mort, en 401 av. notre ère. C'est un drame extrêmement long, qui abonde en parties lyriques, une sorte d'hymne à la mort. On a voulu voir dans cette nouvelle façon de traiter le drame comme un signe de la vieillesse du poète. Mais cette vieillesse, loin d'être sénile, est pleine d'une farouche austérité qui semble plutôt le fait d'un être jeune. Les personnages sont : Oedipe, vieillard aveugle et exilé de sa patrie, qui ne place sa confiance qu'en la bonté des dieux et des hommes ; Antigone, sa fille et son unique compagne, douce et délicate ; Ismène, son autre fille, d'un caractère opposé à celui d'Antigone : active, impétueuse, généreuse. En face de ce groupe, le chœur des vieux conseillers, sages, pondérés, respectueux de la volonté du roi et des dieux ; puis le roi lui-même, Thésée, incarnation idéale et impérissable de la civilisation athénienne, défenseur des faibles ; enfin les ennemis d'Oedipe, qui deviennent aussi les ennemis d'Athènes : Créon l'hypocrite, Polynice, le fils dégénéré d'Oedipe. L'action se déroule dans un bois sacré, à Colone, : les rossignols chantent au milieu des lierres épais qui les abritent du soleil ardent et de la fureur des vents ; l'olivier, le laurier et la vigne croissent de concert, cependant que solennelles et protectrices, s'élèvent dans le lointain les tours d'Athènes. Dans ce bois, en compagnie d'Antigone, son seul guide, erre l'infortuné Oedipe que les habitants de Colone voudraient chasser, à cause de ses crimes. A ce moment paraît Ismène qui annonce à Oedipe que ses fils vont se battre. Survient tout aussitôt Thésée, puis Créon accusant Oedipe. Et devant l'un et l'autre, Oedipe plaide sa cause : ce n'est point lui qui a voulu ce parricide et cet inceste, mais bien les dieux. Thésée lui accorde alors sa protection et lui permet de rester. Peu après, Polynice vient demander de l'aide contre son frère Étéocle ; mais Oedipe le chasse en maudissant cette lutte fratricide. Voici que le tonnerre gronde : c'est le signe tant attendu des dieux. Le vieil exilé se redresse, et après avoir confié quelques-uns de ses secrets, entre dans le bois sacré que l'on dit être le seuil de l'immortalité. Les divers éléments lyriques, politiques, religieux que l'on peut relever dans cette tragédie, n'y sont traités que comme les thèmes mineurs d'un ensemble beaucoup plus grandiose : tous se résorbent s'effacent dans son thème central : celui de la mort, aboutissement de toutes choses. Malgré la richesse du style et sa couleur, trop de dialogues sentent l'artifice, et spécialement ceux d'Oedipe avec Ismène, Créon, Polynice. Le drame est étouffé par sa propre opulence : amour de la famille et de la cité, foi, péché et faute, mort et résurrection, tels sont les innombrables sujets qui se révèlent à l'analyse. De sorte que cette œuvre poétique rassemble d'un même coup de filet tous les trésors de la civilisation grecque. Mais les différents sujets développés, bien que d'une très haute inspiration, ne sont rien au regard de la poésie qui les imprègne : on garde le souvenir d'une âme tumultueuse qui est enfin parvenue au port, au milieu du chant des rossignols et sous l'ombre des lauriers.