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LA NAUSÉE.

Roman de l'écrivain et philosophe français Jean-Paul SARTRE (1905-1980), publié en 1938. Dans l'Être et le Néant, Sartre affirme, à propos de la conscience du corps : « La conscience ne cesse pas d'avoir un corps... Cette saisie perpétuelle par mon pour-soi d'un goût fade et sans distance qui m'accompagne jusque dans mes efforts pour m'en délivrer et qui est mon goût, c'est ce que nous avons décrit ailleurs sous le nom de Nausée. Une nausée discrète et insurmontable révèle perpétuellement mon corps à ma conscience. »

La Nausée raconte le surgissement de plus en plus intense de cette sensation de « nausée » qui accompagne le sentiment de l'existence et la conscience du corps, dans la vie d'un homme que sa solitude et son oisiveté rendent de plus en plus attentif au fait brut de son existence. Antoine Roquentin, célibataire d'environ trente-cinq ans, vit seul à Bouville, cité imaginaire, un grand port qui rappelle le Havre, où Sartre a vécu. Il travaille à un ouvrage sur la vie du marquis de Rollebon, aristocrate de la fin du XVIIIe siècle, et vit de ses rentes, après avoir abandonné un emploi en Indochine, par lassitude des voyages et de ce qu'il avait cru être l'aventure. Il tient son journal, et c'est le texte de ce journal qui constitue le roman.

Ce journal commence par un feuillet sans date, où Roquentin affirme qu'il a l'impression que les objets ont changé; ils lui donnent une impression de dégoût et d'étrangeté. Un peu effrayé, il se demande si ce n'est pas le début de la folie. Dans la suite du journal, Il essaie de préciser la nature de ce changement qu'il sent en lui, il veut savoir comment cela lui est arrivé. Il constate ce changement à propos des objets les plus ordinaires : une pipe, une fourchette, une poignée de porte, ou des personnes qu'il a l'habitude de rencontrer : l'Autodidacte notamment, qu'il retrouve à la bibliothèque où il poursuit ses recherches. Il se réfugie dans des endroits bruyants et animés, comme le café Mably, où tout semble normal et rassurant, mais au fond il est très seul. Il couche parfois avec Françoise, la patronne du « Rendez-vous des cheminots mais n'a pas d'affection pour elle, lui parle peu. Il se rend compte qu'il ne peut plus revenir en arrière, se mêler aux autres hommes, car la solitude l'a rendu trop différent d'eux. Il s'étonne de les voir raconter des histoires qui ont l'air vraisemblables et cohérentes, alors que lui n'est plus sensible qu'à l'invraisemblable, qu'a l'étrange. Il ne peut plus « faire sa part » à la solitude, il est allé trop loin. Quelque chose en lui échappe à la volonté.

Sur le point de ramasser un papier tramant dans la rue, par exemple, quelque chose de plus fort que lui l'en a empêché, il n'a pas pu. Tenant un galet, il a ressenti « une sorte de nausée dans les mains ». Il a commencé son travail sur Monsieur de Rollebon, poussé pas la sympathie pour le personnage qu'il étudiait, mais il est peu à peu déçu par les résultats qu'il obtient, leur arbitraire, la minceur des certitudes auxquelles il parvient. La nausée le prend maintenant au café, alors que jusque-là l'agitation et la vie des cafés étaient un refuge rassurant. Pour dissiper son malaise, il fait mettre son disque préféré, « Some of these days », un blues qui le transporte dans une durée différente, intérieure à la musique, où la nausée qui se dégage de l'existence des choses se dissipe. Puis Antoine erre dans la ville et envie une femme rencontrée, qui semble souffrir réellement, pour l'intensité de ses sentiments. A la bibliothèque, il découvre que l'Autodidacte lit systématiquement tous les livres par ordre alphabétique. L'oisiveté du dimanche et le spectacle des Bouvillois endimanchés augmente encore sa solitude, au point de lui donner comme autrefois un sentiment d'aventure, mais qui se dissipe vite.

Il reçoit une lettre d'une femme qu'il a aimée et à laquelle il pense souvent, Anny, une actrice. Elle lui donne rendez-vous à Paris. Anny prenait plaisir à dépouiller ses rapports avec lui de la banalité et de la facilité des lieux communs, à introduire entre eux le jaillissement d'une perpétuelle invention, ce qui compliquait souvent leurs relations. C'est pourquoi il a peur, en la retrouvant, de ne pas avoir l'attitude qu'elle attend de lui, de l'indisposer comme il l'a souvent fait. Mais il continue à ressentir de l'éloignement pour ce qui l'entoure. Il visite le musée de Bouville où s'étalent les portraits de l' « élite bouvilloise de 1875 à 1910 ». C'est l'occasion d'une description minutieuse et sarcastique de ces « salauds », figés dans l'orgueil et la satisfaction d'une bourgeoisie qui, fière de sa réussite sociale et matérielle, se complait dans son attitude de guide et d'exemple moral.

Son travail sur M. de Rollebon lui semble dépourvu de signification, il l'abandonne et se demande quel sens va avoir désormais sa vie. Il déjeune avec l'Autodidacte, qui l'ennuie par ses plates considérations sur l'existence et l'amour de l'humanité, et lui confie avec émotion qu'il est socialiste, ce qui donne à Antoine l'occasion de réfléchir sur la vanité et les contradictions de l'humanisme. Au milieu de cet entretien, la nausée le saisit de façon si violente qu'il quitte brusquement l'Autodidacte. Il s'aperçoit que l'existence des choses, la sienne, lui apparait comme « de trop qu'elle n'est pas la nécessité mais le simple fait « d'être là Il ressent l'existence des choses comme « une mollesse, une faiblesse de l'être ».

Rien ne le retenant plus à Bouville, il part pour Paris retrouver Anny, mais elle aussi a changé, bien qu'elle soit toujours aussi compliquée, exigeante. Elle lui explique qu'elle ne croit plus aux « moments parfaits » qu'elle essayait autrefois de créer à l'aide d'une adéquation complète des gestes et du décor, comme des « petites tragédies instantanées ». Anny se survit, elle se dit désormais incapable de ressentir aucune passion. Antoine essaie de savoir plus précisément ce qu'étaient ces « moments parfaits » qui nécessitaient un cérémonial si rigoureux et si compliqué qu'il ne manquait jamais de troubler. Anny lui explique qu'il faut d'abord une « situation privilégiée » à partir de laquelle on obtient un » moment parfait » à travers une certaine stylisation du sentiment et du comportement. Mais elle a cessé d'y croire, de la même façon qu'Antoine ne croit plus à l'aventure. Ils se quittent tristement. Antoine a le sentiment qu'Anny ne désirera plus le revoir.

Il rentre à Bouville, mais n'ayant plus rien à y faire, il décide de le quitter bientôt. La ville lui parait de plus en plus étrange, il imagine sa fin apocalyptique, des êtres monstrueux errent dans les rues : la science et l'humanisme sont impuissants. Il va une dernière fois à la bibliothèque pour faire ses adieux à l'Autodidacte, mais celui-ci est mis à la porte par le bibliothécaire, après avoir causé un scandale en faisant des avances à un collégien. Complètement seul maintenant, Antoine savoure l'oubli où il tombe. Écoutant une dernière fois « Some of these days » il se rend compte que la musique, qui n'existe pas à la façon des choses, qui est la présence de l'imaginaire, parvient à l'arracher à la nausée, et que peut-être la création artistique, celle d'un roman, par exemple, pourrait l'aider à accepter l'existence.

L'œuvre de Sartre ne poursuivra pas ce salut par l'esthétique, et ce qui frappe dans la Nausée, son premier roman, c'est moins le style que le mouvement de l'ensemble, et surtout le fait que l'intuition métaphysique devient la texture même du romanesque. Sartre ne cherche pas à prouver, il montre, et avec une rigueur continue, d'où le roman tire à la fois sa force et sa beauté — une étrange beauté neutre, qui témoigne d'emblée d'une extraordinaire maîtrise de ses dons d'écrivain, sans qu'il sacrifie rien à ce qu'on appelait jusque-là littérature, c'est-à-dire un certain « voyant » du style. Si Sartre apporte en effet une écriture neuve, c'est justement sans style, uniquement dans une sorte de sobriété détachée, qui efface l'écrivain au profit du seul dévoilement de la situation de l'homme dans le monde et de ses contingences. Là se trouve son apport durable, et son originalité.