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DIADORIM.

Diadorim [Grande Sertão : Veredas] est le roman de l'écrivain brésilien João Guimarães ROSA (1908-1967), publié en 1956.

Le vieux Riobaldo, tueur à gages devenu batelier, fait pour un « monsieur » le bilan de sa vie et de son amour impossible pour « l'Enfant », Diadorim.

L'homme a un sommeil à l'intérieur, mais devant lui, il voit un songe : le souvenir de sa vie et ses réseaux innombrables. Toute chose est terrible, qu'aucune âme ne peut oublier, même à l'extrémité d'elle-même. La souffrance du corps et celle de la pensée. La nuit, le ciel répand un immense scintillement, et, dessous, l'homme décante et compare. Toute joie prépare des regrets dans le même moment. L'amour naît de l'amour, et l'homme aime fatalement. Entrevoir faiblement, à la lueur d'une chandelle, la douceur d'un visage de jeune fille dans le cadre d'une fenêtre. Une jeunesse, une petite figure ronde, de longs cheveux... et un sourire. Cela suffit. La mort et l'amour doivent avoir des régions bien délimitées. Dans l'obscurité : une flamme recouverte de cendres. Au-dessus, quelque courbe dans l'air. Mais il faut le savoir ou le voir. L'amour peut venir du diable. L'amour peut venir des esprits désincarnés qui se démènent dans les pires ténèbres et veulent se mêler aux vivants. Ils donnent leur appui. Le diable existe et n'existe pas ? Dieu est. Le diable existe, mais la souffrance consciente et la joie de l'amour l'effraient. L'homme tombe, et le sol ne veut pas de sa chute. Il pense. Il expie. Il souffre de ses anciens méfaits. Il prie. « Dieu tourne le dos mais il ouvre un peu l'oreille. » Il prie. Il n'a pas vendu son âme, et son amour n'était pas interdit. Il l’affirme. Il a lutté pour trouver une seule chose : chacun a un chemin strictement déterminé qu'il doit suivre, chacun a le sien, mais comment le reconnaître. Le doute. L'angoisse. C'est lorsque le soleil se lève que surgit vraiment l'instant des remords. Ou, à l'aube, juste avant l'éveil, lorsque les yeux ne sont pas encore ouverts. Il faut marcher, perdre le chemin, le retrouver. Vivre dans le noir. Et soudain rencontrer la grâce incarnée ou la faute. Il faut marcher, se battre, vaincre, s'épuiser à travers les plateaux, les hauteurs, les maquis, foulant l'herbe ou des sables de couleur devenus durs comme ciment. Il y a une vérité secrète que personne n'enseigne jamais : la façon de se libérer. Il faut passer des jours entiers à repenser à toutes ces choses. Le démon n'existe pas. C'est Dieu qui laisse l'instrument s'accorder à son gré, jusqu'à l'heure où commence la danse. Un passage, et Dieu au milieu. «Quand ai-je commis ma faute ? Le sertão c'est être seul. Le sertão c'est en vous... Maître n'est point celui qui toujours enseigne, mais celui qui vite apprend. » Le sertão a beaucoup de noms : ici, les Gerais, là, le Grand Plateau, plus loin, le Maquis. Bienvenue au pays de l'aliboufier, du buruti et du sassafra dans les régions semi-arides situées à l'intérieur du Brésil. Dès le point du jour, le sertão est fou. Son immensité. Son âme. Voyager dans le sertão c’est aller dans une direction sans fin. Au cœur du sertão, des bandits, des aventuriers (les jagunços) vivant dans la violence, la rapine et le pillage, des jeunes épris d'aventures ou pressés par un idéal, tous à la solde de politiciens et de chefs locaux se livrent un combat impitoyable qui doit se terminer par la destruction complète de l’ennemi ; et l'homme, le jagunço, lorsqu'il gagne une bataille, tremble de peur et ne reconnaît plus. Il se sent grand, plus grand que lui-même et rit tout seul à grands éclats. Il rit. Il hennit comme un cheval sauvage. Un homme s'achemine vers la vieillesse dans l'ordre et le travail : Riobaldo, ancien jagunco devenu fazendeiro, hanté par l'idée qu'il a pu vendre son âme à Dieu et par le regret d'avoir laissé passer un grand amour il fait à un « Monsieur » de la ville le récit des épisodes de sa vie. Au sortir d'une longue convalescence, le jeune Riobaldo, en demandant l'aumône, a rencontré l'Enfant, Diadorim. « L'Enfant m'avait donné la main pour descendre la berge, une bien jolie main, douce et chaude. Maintenant j'en étais honteux, gêné. Ce balancement du canot me donnait une crainte croissante. J'ai regardé le gamin : ses yeux merveilleux, parfaits, très verts, avec de longs cils durs, rayonnaient un calme qui me pénétrait presque. Je ne savais pas nager... J'ai résolu d'être brave. Une seule chose était bonne : j'étais auprès de l'Enfant. Je ne pensais même plus à ma mère, j'étais lancé dans l'aventure. »

Le nom de Diadorim, dès que Riobaldo le prononce, lui fait perdre toute honte. Dans sa pensée, Diadorim prend une autre figure, un peu étrange, une sorte d'apparition hors de la vie commune. Un Diadorim pour lui seul, tout a ses mystères. Mais en pensée, il étreint ce Diadorim qui n'est pas réel. Il pense à lui, tout comme sûrement le serpent quand il fixe l'oiseau qu'il veut prendre. Il y a en lui un serpent. « Je vais dire à Monsieur une chose qu'on connaît guère : quand on commence à avoir de l'amour pour quelqu'un dans le courant journalier, cet amour prend et grandit parce qu'en quelque sorte on veut que ça soit, dans sa pensée, on le désire et y aide; mais, quand c'est fixé par le destin, on aime fatalement, sans avoir besoin de le désirer; on se trouve d'un coup devant la surprise. Un amour pareil, ça pousse d'abord, ça jaillit qu'après. » Riobaldo et Diadorim ont combattu ensemble, traversé le sertao, partagé les mêmes peurs et les mêmes ténèbres. « Diadorim et moi, on avait qu'une ombre pour nous deux. » Riobaldo veut se délivrer et permettre à son corps de désirer Diadorim. « La beauté... qu'est-ce que c'est ? Que Monsieur me le jure ! La beauté, c'est la forme des traits de l'un pour que ça devienne la loi de l'autre et fixe son destin... Et j'étais forcé d'aimer ainsi Diadorim en secret, sans prononcer une parole. S'il avait été une femme, même hautaine et méprisante, je trouverais le courage pour déclarer ma passion... Mais deux guerriers, comme c'était le cas, comment pourraient-ils s'aimer, même en paroles sincères, au-delà de tant d'armes et de valeur. Ils se tueraient plutôt l'un l'autre en se battant. Complètement impossible. Si impossible que j'ai plus fait attention et que j'ai dit : Mon amour, si seulement il faisait jour et je pouvais voir la couleur de tes yeux... »

Devenu, sous le nom de Tatarana (crotale blanc), le chef d'une troupe puissante, Riobaldo court l'aventure, toujours en compagnie de Diadorim, et ce ne sont que cavalcades, fusillades, vacarme, soif de liberté ou de vengeance. Riobaldo n'a bientôt plus qu'une idée en tête : tuer son grand rival, son adversaire implacable, Hermogenes. Et sa haine le pousse de l'avant, comme va de l'avant le fleuve qui toujours devient plus puissant, plus profond. Toujours de l'avant en attendant le tourbillon, le grand combat : « Un tourbillon, Monsieur connaît ça : une bagarre de vents, l'un rencontre l'autre et alors ils s'enroulent, un spectacle affolant. La poussière monte, à faire l'obscurité, dans la hauteur et ça tourne, avec des tas de feuilles, des ramures brisées, ça siffle, ça chuinte, ça se tord confusément, sautant comme une toupie. »
Un jour, sans rien dire à personne. Riobaldo enfourche son cheval et part en quête d'autres choses. Il s'évade. « J'ai dormi, couché sur une peau de mouton. Quand on dort, on devient tout, on devient pierre, on devient fleur. Ce que je sens et m'efforce de dire à Monsieur, j'y arrive pas en rapportant mes souvenirs : pourtant je relate tout dans ces divagations. Mais si je me suis endormi, c'était pour bien confirmer mon destin. Aujourd'hui je le sais. Et je sais qu'à chaque détour de la campagne, dans chaque arbre, il y a jour et nuit un diable immobile aux aguets. » La nostalgie vient avec le vent. Le vent est vert, et le ciel a sa splendeur, qui donne le sentiment d'être parvenu à se dégager de possibilités horribles. Une offense ancienne se pardonne, mais comment pardonner une inimitié ou une offense qui est encore à venir et qu'on ne connaît pas encore ? Riobaldo a peur, peur de cette confusion de tout dans les mouvements de cet avenir qui est seulement désordre et simple manifestation d'une rancune : Hermogenes. Au terme d'une poursuite acharnée, les troupes de l'ennemi et de Riobaldo se font face. Tous, la rage au ventre, arrivent en tempête, s'affrontent, se heurtent. Hermogenes meurt. Diadorim tombe. Diadorim était une femme. « Elle perdait ainsi son mystère dans un mystère aussi terrible... Je me tais Monsieur. J'ai tout raconté... Y a pas de diable ! C'est ce que je dis, à moins qu'il existerait... Ce qu'existe, c'est l'homme, l'être humain. Un passage. » Ce chant immense de la terre et de l'homme s'efforce de restituer leur communion au niveau élémentaire. Le langage y est traité comme un matériau que le chant plie et modèle au gré de son essor et de ses retombées, un matériau qui s'invente inépuisablement. Et l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de l'imagination créatrice du romancier ou de sa puissance verbale.