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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU



Roman de Marcel Proust qui fut publié à Paris chez Gallimard, de 1913 à 1927. Il comprend en tout sept parties, dont voici les titres et leur date de parution :
I. Du côté de chez Swann (1913),
II. A l'ombre des jeunes filles en fleur (1918),
III. Le côté de Guermantes (1920-21),
IV. Sodome et Gomorrhe (1921-1922),
V. La prisonnière (1923),
VI. Albertine disparue (1925),
VII. Le temps retrouvé (1927).
Plus d'un tiers de l'œuvre proustienne est donc posthume. Passant d'abord inaperçue (1913), elle n'obtint l'audience des lettrés qu'à partir de 1920 et cette audience s'accrut à mesure de sa publication, pour devenir finalement universelle. On sait quel fut le drame de Proust : assez gravement atteint de l'asthme, il devint si bien la proie de son mal qu'il dut rompre avec le monde. Aux approches de la quarantaine (1909), il se condamne même à la réclusion, Incapable qu'il est de supporter la lumière du Jour. « Ombre dans la fumée de ses fumigations » comme dit Morand. Se soumettant à sa mémoire, Il s'adonne alors à la recherche de sa vie passée, Exploration que n'empoisonne aucun regret. comme en témoigne ce qu'il disait au sortir de l'adolescence : « Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que dans l'arche, malgré qu'elle fût close et qu'il fît, nuit sur la terre ». A la recherche du Temps perdu est donc le fruit de ces veilles. Veillée qui se prolongera longtemps : les quinze dernières années de sa vie. Considérée dans son ensemble, la vie qu'évoque le narrateur tout au long de ce roman intime peut paraître assez futile : c'est celle d'un enfant gâté de la fortune, bien qu'il manque un peu de santé, curieux de livres et de tableaux et qui hante les milieux mondains de ce Paris qu'on vit fleurir au début du XXe siècle. Visites, goûters, réceptions et autres cérémonies : voilà toute son occupation. Si, d'aventure, il s'éloigne de Paris, c'est pour se rendre en des lieux qui en sont proches : la Petite ville de Combray ou Balbec, sur la côte normande voire quelque bourgade d'alentour. Une seule fois, il pousse sa promenade jusqu'à Venise. Du fait de sa santé délicate, il est l'unique souci de son entourage : sa grand-mère, sa mère et sa vieille bonne Françoise, qui s'est fait l'esclave de ses caprices. Sa maladie l'oblige à faire plusieurs séjours dans une maison de santé. Ce difficile apprentissage de la douleur trouve, d'ailleurs, à se compléter en cours de route - surtout par un certain amour qu'empoisonne la jalousie : Albertine, la plus attachante de celles qu'il nomme les « jeunes filles en fleur » éconduit d'abord par elle, il trouve plus tard meilleur accueil et s'en éprend de plus belle. Venant un jour à soupçonner qu'elle est lesbienne, il songe même à l'épouser pour la guérir de son vice. De guerre lasse, l'ayant séquestrée, il ne peut pourtant l'empêcher de prendre la fuite. Déchiré par cet abandon, il la cherche partout en vain jusqu'au jour où il apprend sa mort. Tout n'en finira pas moins par s'ensevelir dans l'oubli. Il reste encore à signaler qu'au moment même où le héros désespère le plus de lui-même, il découvre que sa vocation est d'être écrivain. Tel est bien le fil conducteur de ce roman. Que l'on se garde toutefois de l'isoler plus longtemps des multiples épisodes parmi lesquels il se montre. C'est trop peu dire : sur ce roman viennent s'en greffer plusieurs autres, qu'on voit d'ailleurs s'entrelacer comme les motifs d'un ouvrage musical. Il en résulte un univers assez compact, riche en méandres de toute sorte et dont l'abord est loin d'être toujours facile. De la société parisienne qu'il put hanter à loisir jusqu'à sa quarantième année, Proust se trouve avoir fait ici un tableau des plus véridiques. Le critique littéraire Thibaudet dit qu'on peut parler d'un monde proustien comme on fait du monde balzacien. Non que Proust, à l'égal de Balzac, puisse concurrencer l'état-civil : l'étendue de sa vision est sensiblement plus réduite, du fait qu'il nous présente surtout les privilégiés d'un régime. Il n'empêche que ce monde est vivant à souhait, complexe et des plus variés. Les personnages qu'on y rencontre sont si nombreux qu'on a pu en faire un répertoire (voir dans les « Cahiers de Marcel Proust » ; Charles Daudet, Répertoire des personnages de A la recherche du Temps perdu [1928] ; Lucien Daudet, Autour de soixante lettres de M. Proust [1929] ; Georges Cattaui L'Amitié de Proust [1935] ; Raoul Celly, Répertoire des thèmes de M. Proust [19351).
Tel quel, il s'impose au lecteur d'inoubliable façon. Voici tout d'abord l'aristocratie : le duc de Guermantes, Cambremer, Norpois, Robert de Saint-Loup et surtout le baron de Charlus, dont la figure inquiétante éclipse toutes celles qu'on peut encore nommer. Cette classe étant à son déclin. Proust observe avec indulgence sa lente désagrégation. Mais, au vrai, ce n'est plus guère que le « royaume du néant ». De l'autre côté, la bourgeoisie riche où l'élément israélite est très puissant : Swann, le dilettante, et Bloch père et fils que balance le clan des Verdurin, sans parler des autres. De ce Swann qui se trouve avoir épousé une femme de mauvais renom, la belle Odette de Crécy, Proust fait un portrait admirable. Signe des temps : au rebours de l'aristocratie dont il vient d'être question, cette bourgeoisie s'élève un peu lourdement, mais d'un pas d'autant plus sûr qu'elle est en liaison avec l'élite qui travaille. Mme Verdurin reçoit des hommes éminents, à commencer par l'illustre médecin Cottard. La guerre de 1914-1918 favorisera sa réussite et elle deviendra princesse de Guermantes. Tel est le thème sociologique du roman : le perpétuel fusionnement des classes sous l'action du temps. Enfin, un troisième élément vient parfaire cet édifice : la classe laborieuse. Il est vrai qu'elle se réduit à la domesticité. Proust observe que « les valets de chambre sont plus instruits que les ducs et parlent un plus joli français, mais qu'ils sont plus susceptibles ». Ce n'est pas tout. Féru de l'esprit créateur, Proust a fait entrer dans son monde divers personnages que leur condition d'artiste oblige à faire secte à part. C'est ainsi qu'il nous présente trois maîtres de l'art : Elstir, le grand peintre, Bergotte, l'écrivain, et Vinteuil, le musicien. Il faut encore mentionner un personnage qui, pour être toujours invisible, n'en domine pas moins tous les autres, à savoir le Temps. Ayant le don de l'individuel, le sens de la vie secrète et le goût de la vérité, Proust ignore volontairement l'art de fabriquer une intrigue, comme il dédaigne tout ce qui s'invente pour les besoins de la cause. Seul l'intéresse l'intérieur de ses créatures. Aussi le voit-on toujours tenir la balance égale : « Un artiste ne doit servir que la vérité et n'avoir aucun respect pour le rang, car toute condition sociale a son intérêt ». Une dernière remarque s'impose : il arrive que le roman s'égare dans de longues digressions à la manière de Montaigne : la trop fameuse affaire Dreyfus, les dessous du génie de Balzac ou la discussion stratégique au camp de Doncières. Assurément, ces épisodes sont des hors-d’œuvre que l'on peut trouver nuisibles pour l'économie de l'ouvrage. Mais, tout compte fait, c'est un détail sans importance.
Il est quasiment impossible de résumer l'une après l'autre les sept parties de ce roman. Car il répond mal au type de la composition classique. Ce qui ne veut pas dire qu'il pèche contre toutes les règles de l'art. Un tel reproche serait absurde. Sa texture particulière s'annonce déjà dans le titre : A la recherche du Temps perdu. Voulant explorer les abysses de sa mémoire, Proust aventure toute sa personne dans ce voyage de découverte. Comment pourrait-il ordonner des matériaux qu'il ne connaît pas encore ? Sa démarche même l'empêche de se tracer un plan. Il semble qu'un tel univers, où l'on voit à chaque instant le moindre objet se résoudre en mille simulacres divers, ne puisse guère se maintenir qu'au détriment de son unité ; et pourtant il n'en est rien. Car quelque chose vient sauver cette unité : c'est le je du narrateur. Nul n'avait jamais entrepris de raconter la vie d'un homme avec tant de minutie, en se fondant d'un bout à l'autre sur la première personne du verbe. Du fait même qu'elle est unique, la voix du narrateur acquiert un grand pouvoir d'incantation. D'autant qu'elle vient des ténèbres. Sous la forme de ce soliloque aussi capricieux qu'opiniâtre, Proust maintient donc sans défaillance l'unité de son ouvrage. On en connaît, d'ailleurs, le ton : « Avant de m'endormir, je pensais si longtemps que je ne le pourrais pas, que, même endormi, il me restait un peu de pensée. Ce n'était qu'une lueur dans la presque obscurité, mais elle suffisait pour faire se refléter dans mon sommeil, d'abord l'idée que je ne pourrais dormir, puis, reflet de ce reflet, l'idée que c'était en dormant que j'avais eu l'idée que je ne dormais pas, puis par une réfraction nouvelle, mon éveil à un nouveau somme où je voulais raconter à des amis... que tout à l'heure en dormant j'avais cru que je ne dormais pas. Ces ombres étaient à peine distinctes il eût fallu une grande et bien vaine délicatesse de perception pour les saisir ». Pour retrouver tout ce monde oublié qu'il porte dans son subconscient Proust, comme on sait, procède avec méthode. Son opération se décompose en trois mouvements : tout d'abord, le jeu de la mémoire. Disons tout de suite que Proust récuse ce qu'on désigne ordinairement par ce mot. Il n'attend rien, en effet, de la mémoire courante, usuelle et utilitaire. Seule l'intéresse la mémoire affective. (Un exemple : le souvenir d'un mal physique est le retour de ce même mal sous une forme atténuée). Seule, cette mémoire-là est à même de redonner quelque vie aux choses qu'on croyait disparues. Ce premier degré peut s'appeler l'illumination. Mais ce genre de rencontre est rare. Il importe donc de l'éprouver par le moyen de la raison : comme on fait l'or par le feu. Car Proust désire que tout soit clair, manifeste et sans équivoque. De l'empirique, il passe ainsi an rationnel. Ce deuxième degré peut s'appeler l'analyse. Il reste encore de méditer la vision ainsi obtenue de la fixer, ou plutôt de la recréer. Car Proust est convaincu que la réalité demeure inintéressante aussi longtemps qu'elle n'a pas revu son équivalent spirituel. Ce troisième degré est celui de l'expression. Or donc, l'acte de la vision passe toujours chez lui par ces trois mouvements. C'est dire qu'il n'a rien de commun avec le simple état de l'homme qui se livre à ses rêveries. Il requiert tout ce que suppose la vie d'ascète. On sait que Proust en fut un dans toute la force du terme. Dans le domaine du romanesque, comment se traduit chez l'auteur la notion du temps ? Pour s'en tenir à l'espace où il évolue (Paris et quelques endroits de villégiature), il constate que tout conserve sa stabilité. Mais le sort des choses humaines veut que le monde évolue malgré la permanence des lieux. Car, pour se faire par des degrés imperceptibles, la marche du temps n'en est pas moins inexorable. Tout un décor en vient ainsi à céder la place à un autre. Proust consigne cette métamorphose dont son époque est le théâtre : la lampe à pétrole, remplacée par celle qui est électrique ; la calèche, par l'automobile ; le ballon par l'aéroplane. Tout comme il note avec humour les variations du snobisme : par exemple, Wagner détrôné par Beethoven. Il parle aussi des Ballets Russes de Diaghilev. Il observe les moindres nouveautés qui apparaissent dans le train de vie de la société qu'il connaît bien : les toilettes, les coiffures, les gestes, y compris les façons de parler, de saluer et de sourire. Il n'y a rien là de futile, car Proust nous renseigne en même temps sur le nivellement des classes dont il fut question plus haut. Mais il se hasarde bien au-delà de ce tableau, en nous montrant l'altération que le Temps finit par causer dans le domaine de la vie intérieure. Croyant, à l'instar de Bergson, que la durée, étoffe de notre moi, est une création continue, il observe que l'individu diffère souvent de lui-même autant que des autres. Cette différence est si subtile qu'à peine pouvons-nous la marquer. Sentiments, souvenirs, espérances : tout se fortifie, se transforme et se défait sans la moindre intervention de la volonté. Que l'on considère, par exemple, l'histoire de Swann, on finit par s'apercevoir qu'elle met surtout en lumière la pluralité des êtres que renferme tout individu. Proust étudie l'évolution dans la durée d'un certain nombre de personnages qu'il considère comme représentatifs. De chacun d'eux, il ne retient que divers états de conscience (seul, peut-être, le baron de Charlus mérite le nom de caractère). Faut-il le dire ? Il y arrive même si bien qu'il émiette la personne humaine. Il la réduit à l'état de fantôme. Car ce perpétuel devenir finit forcément par dissoudre la notion de l'être. D'où l'influence un peu démoralisante que l'ouvrage peut exercer sur certains esprits. « Heureusement, dit Henri Clouard, que la rigueur de l'analyse psychologique a le pouvoir de dégager par émanation un enseignement moral que l'œuvre peut ignorer. Comme certains classiques, Proust inspire une juste humilité devant les horreurs et les ridicules. Là où l'on n'attache pas d'importance à ses actes, là où l'on se croit innocent, il fait voir exactement ce qu'il en est, et l'on se découvre méchant, ignoble et odieux. Personne n'a plus fait que Proust pour détacher l'homme de l'orgueil de vivre et même de la simple satisfaction. Pour justificateur que soit ce témoignage, il faut tout de même se garder de le prendre au pied de la lettre. Proust était un trop grand artiste pour se soucier beaucoup de l'édification de son prochain. André Gide nous plaît davantage quand il écrit : « Ce que j'admire le plus dans son œuvre, je crois que c'est sa gratuité. Je n'en connais pas de plus inutile, ni qui cherche moins à prouver. Quoi qu'il en soit, l'épilogue du roman s'inscrit en faux contre le pessimisme qu'implique l'émiettement de la personne humaine. On y découvre, en effet, que le pire est loin d'être sûr, puisqu'il peut toujours contenir en germe quelque miracle. C'est quand, au cours d'une réception chez la comtesse de Guermantes, le narrateur, las de lui-même et doutant de son avenir, est amené à revoir d'anciens amis. Cette société qu'il avait connue autrefois dans la fleur de l'âge s'est décatie à tel point qu'elle semble mûre pour la tombe. Sous ce choc, tout se transfigure. Entendez que le narrateur retrouve la notion du Temps : le temps comme on peut le voir s'inscrire sur un cadran d'horloge. Il découvre alors que sa vocation est d'être écrivain. Car si la mort est, en effet, la loi commune, il existe pourtant quelque chose qu'elle est bien forcée d'épargner : œuvre d'art, autrement dit le fruit de la vision intérieure. Découverte vraiment inouïe, puisqu'elle rendait toute sa valeur à la trop longue exploration que le narrateur avait faite dans le tréfonds de sa mémoire. De l'échec, il passe donc à la réussite — laquelle eût été impossible sans cet échec même. Tout le tempsqu'il avait perdu àobserver les mœurs d'une certaine société, il le retrouve donc dès l'instant où il décide de faire de ces observations la matière de ce qu'on appelle un livre. Dans l'ordre du pathétique, cette crise morale éclipse toutes celles qui l'ont précédée au cours du roman. En ce qui concerne ces fouilles de la mémoire, la critique a fait remarquer que la démarche de l'auteur s'appuie sur une tradition qui va de Montaigne à Sainte-Beuve, en passant par Saint-Simon. Certes, mais il semble bien que Proust ait conduit la chose à son plus haut point de perfection. C'est ce que précise Ramon Fernandez quand il déclare : « En même temps que Proust raconte ce qui est vu (vision romanesque), il raconte comment il a été conduit voir (vision subjective) et il raconte comment il a été amené à décrire son temps (vision du mémorialiste). Enfin (quatrième dimension), il tire une leçon générale de ces trois visions : il inclut dans la fin du livre une esthétique très consciente, qui forme à la fois la justification de son œuvre et la justification de sa vie. Il faut insister sur ce point : familier de Saint-Simon, Proust s'est fait, à son exemple, l'embaumeur d'une société — celle qui se rattache à ce qu'on nomme la belle époque. Sans doute la considère-t-il de son point de vue particulier, lequel est bien différent de celui de Balzac. Mais que ce monde assez mesquin ait pu lui fournir l'occasion de créer tant de personnages inoubliables mérite que l'on s'émerveille. Grand scrutateur du cœur humain, il a révélé ses intermittences, comme ses mensonges, ses égarements et sa noblesse. Plus que sur tout autre mystère, il s'est penché, en effet, sur celui de l'amour charnel. Il en a même parcouru toute la gamme : du premier éveil des sens à l'enfer du vice. Sans jamais se perdre dans l'abstraction, il exprime souvent ce qui passe pour inexprimable : ce qu'il y a de plus fugace dans nos sentiments. Il arrive même relier les mouvements de l'âme les plus secrets l'expression qu'on leur voit prendre dans le train ordinaire de la vie. Là, il demeure inimitable. Se fondant sur l'introspection sans oublier d'être poète, il a su s'acquérir en outre tout un domaine qui jusqu'alors avait été celui de la philosophie. Son style qu'à première vue on peut trouver compact, parce qu'il s'étire à l'excès et se surcharge d'incidentes, se révèle pourtant assez vite le plus naturel qui soit pour tout lecteur digne de ce nom. Car il répond exactement à son objet : se plier sans aucune tricherie aux exigences de l'analyse. Par la souveraine ampleur de sa conception tout comme par la richesse de son exécution, par sa poésie enfin, que l'on voit s'irradier tout au long de son parcours, A la recherche du Temps perdu demeure sans conteste un des sommets de la littérature moderne.