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MOLIERE

Jean-Baptiste POQUELIN, dit MOLIERE, le plus grand poète comique français, né et mort à Paris (1622-1673). Baptisé à Saint-Eustache le 15 janvier 1622, fils et petit-fils de tapissiers, l'enfant grandit dans la boutique de son père, rue Saint-Honoré, au cœur de Paris, près des Halles et du Pont-Neuf. Il avait dix ans lorsqu'il perdit sa mère, Marie Cressé. Le jeune Jean-Baptiste fit ses humanités chez les jésuites, au collège de Clermont, puis devint le disciple du philosophe Gassendi. Son père, qui avait été nommé valet de chambre tapissier du roi, destinait son fils à sa survivance dans cette charge, mais le jeune homme voulait être comédien. A vingt ans, il débutait au tripot de la Perle du cul-de-sac Thorigny ; puis amoureux d'une belle comédienne, Madeleine Béjart (1617-1672), une maîtresse femme qui devint bientôt sa maîtresse, il signa avec elle un acte d'association (1643) et fonda l'Illustre-Théâtre où, sous le nom de Molière, il joua la tragédie et la farce au jeu de paume du Métayer, puis à la Croix-Noire. Mais l'Illustre-Théâtre ne réussit pas à merveille, et Molière fut emprisonné pour dettes au Châtelet. Alors il quitte Paris (1646) et, pendant quatorze ans, parcourt les provinces avec sa troupe de comédiens. En 1653, la troupe entre au service du prince de Conti. En 1655, Molière fait représenter à Lyon sa première grande pièce, l'Etourdi. Jusque-là il avait écrit une dizaine de farces dont nous connaissons seulement le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé. Puis il donne le Dépit amoureux à Béziers (1656). On parle de lui à Paris. Monsieur, frère du roi, n'a pas encore ses comédiens à lui. On convient que Molière et sa troupe lui appartiendront. Le 24 octobre 1658, il joue devant Leurs Majestés et toute la cour, dans la salle des Gardes du vieux Louvre. Après cette représentation, par ordre du roi, la troupe de Monsieur est établie au Petit-Bourbon. Molière donne sur ce théâtre les Précieuses ridicules (1659), puis Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1660). Le Petit-Bourbon ayant été démoli, Molière inaugure le théâtre du Palais-Royal avec Don Garcie de Navarre ou le Prince jaloux (1661). La même année, il fait représenter l'Ecole des maris et les Fâcheux. L'année suivante, il se marie en 1662 à Saint-Germain-l'Auxerrois avec Armande Béjart (1640?-1700), fille de Madeleine Béjart ; ses ennemis et même quelques-uns de ses amis répandent la calomnie qu'il a épousé sa propre fille. L'année de son mariage, Molière fait représenter l'Ecole des femmes (1662), puis la Critique de l'Ecole des femmes (1663), l'Impromptu de Versailles, le Mariage forcé (1664), et la Princesse d'Elide, à Versailles pour les Plaisirs de l'Isle enchantée. C'est au cours de ces fêtes que les trois premiers actes de Tartufe sont représentés ; mais les dévots font interdire la représentation sur le théâtre du Palais-Royal. Pourtant, le roi protège toujours Molière ; il a été parrain de son premier enfant Louis, et la troupe de Monsieur devient troupe du roi (1665). Armande est coquette, Molière n'est pas heureux dans son ménage ; de plus il est malade ; auteurs, comédiens rivaux, dévots, sont déchaînés contre lui, mais il continue de travailler et c'est une suite ininterrompue d'œuvres et le plus souvent de chefs-d’œuvre : Don Juan, l'Amour médecin (1665) ; le Médecin malgré lui, le Misanthrope (1666) ; Mélicerte, la Pastorale comique, le Sicilien (1667) ; Amphitryon (1667) ; l'Avare (1668) ; le Tartufe en cinq actes (1669) ; Monsieur de Pourceaugnac (1670) ; les Amants magnifiques, le Bourgeois gentilhomme (1670) ; Psyché, en collaboration avec Corneille (1671) ; les Fourberies de Scapin, la Comtesse d'Escarbagnas (1671) ; les Femmes savantes (1672), et le Malade imaginaire (1673).

C'est le 10 février 1673 qu'avait eu lieu la première représentation du Malade imaginaire ; le 17 février, jour de la quatrième représentation, Molière, très malade, avait voulu jouer quand même. Quand on fut arrivé à la cérémonie burlesque, en prononçant le premier Juro, il eut une convulsion, il continua de jouer jusqu'à la fin, mais quand le rideau fut baissé, il fut pris d'un froid subit et transporté chez lui, rue Richelieu ; il mourut quelques heures après. Il fut enterré « sans pompe et sans bruit », au cimetière Saint-Joseph. A la Révolution, en 1792, ses restes furent exhumés ; mais les commissaires chargés de ce soin mirent la main sur des débris de planches et sur des ossements au hasard et le mausolée construit par Alexandre Lenoir et que l'on peut voir au Père-Lachaise, ne contient vraisemblablement pas les restes de Molière. Et, chose singulière, de cet homme de génie qui fut le travailleur que l'on sait et qui a tant écrit, on n'a conservé ni un manuscrit, ni une lettre.

L'œuvre de Molière est celle d'un grand auteur comique qui fut en même temps acteur et directeur de théâtre. Lorsqu'à vingt ans il entre dans le « tripot comique », il ne songe pas à être auteur. Il est d'abord acteur. Quand, plus tard, il parcourt les provinces, il débute comme auteur par des petites farces, des improvisades à l'italienne qu'il joue lui-même avec une fantaisie étourdissante. Lorsque, revenu à Paris, il joue au Louvre devant Leurs Majestés, c'est dans la farce du Docteur amoureux qu'il fait rire Louis XIV qui s'en souviendra, et c'est encore dans la farce des Précieuses que, pour la première fois, il prend son sujet dans les mœurs du temps et qu'il s'inspire de ce qu'il a observé directement. Le premier farceur de France, voilà comment Molière apparaît en 1660 à quantité de gens. Lui-même se considère encore et surtout comme un comédien et depuis l'Etourdi, sa première pièce, jusqu'au Malade imaginaire, sa dernière pièce, Molière auteur a toujours écrit, pour Molière acteur, des rôles dans lesquels il est sûr de faire rire, ce qui explique tout un côté de son œuvre. C'est avec cette préoccupation, mais en s'élevant de la farce à la comédie, qu'il écrit l'Ecole des maris, puis bientôt l'Ecole des femmes qui est classée, la première en date, parmi ses grandes comédies. A partir de ce moment, il a le goût et l'ambition de peindre des caractères, d'aborder de grands sujets ; mais le roi ne le laisse pas travailler tranquillement. Louis XIV veut qu'on le divertisse ; Molière est l'amuseur officiel de la cour ; il n'y a pas de fêtes à Versailles, à Saint-Germain, à Chambord, etc., sans la collaboration de Molière, et c'est ce qui explique une autre partie de son œuvre : la Princesse d'Elide, Mélicerte, la Pastorale comique, les Amants magnifiques, toute la série des pièces de commande et de circonstances.

Molière est directeur de théâtre : il faut qu'il donne sans cesse des pièces nouvelles au Palais-Royal (quand une pièce a quarante représentations, c'est un immense succès). Alors, il travaille toujours en hâte, au milieu de préoccupations de toute sorte, des plus grands ennuis domestiques, des plus grandes souffrances physiques et morales, et c'est parce qu'il est directeur de théâtre que, fatigué, usé, malade, il joue le Malade imaginaire, qu'il joue, pour ainsi dire, jusqu'à son dernier souffle, en disant : «  il y a là cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre ; que feront-ils si l'on ne joue pas? »
Certaines personnes préfèrent à ses grandes comédies les petites comédies comme le Mariage forcé, l'Amour médecin, le Médecin malgré lui, etc. Certes, Molière y est incomparable dans la force et la grâce comiques ; mais il ne serait pas le plus grand poète comique s'il n'avait pas écrit Tartufe et le Misanthrope. Dans ces pièces, Molière voit la vie comme elle est, c'est-à-dire un mélange de choses douloureuses et joyeuses, attristantes et risibles et, entre la tragédie et la comédie, il conçoit un genre nouveau et qui doit être la représentation de la vie telle qu'il la voit et la comprend. Il ne s'inquiète pas s'il passe les bornes de son art et s'il viole les règles. Son art est tout de sincérité, et la sincérité ne connaît ni bornes ni règles. Il n'a même pas prémédité de faire quelque chose de nouveau : il l'a fait parce qu'il l'a senti. Et l'on peut s'étonner qu'à partir de 1667, Molière n'ait pas écrit d'autres grandes pièces dans ce genre qu'il avait créé ; mais encore une fois, il était toujours pressé : il fallait amuser le roi, il fallait satisfaire cet autre maitre, le public, lui donner chaque année au moins une nouveauté. Le Misanthrope n'avait pas plu au public ; par deux fois Tartufe avait été interdit. Alors Molière revient aux comédies gaies et aux farces ; mais sa manière s'est élargie, et, pour juger l'œuvre de Molière, il faut considérer qu'en vingt ans, il a écrit trente pièces, sans compter les intermèdes et les prologues. En outre, sous sa direction, le Palais-Royal a monté vingt-cinq pièces nouvelles d'autres auteurs, sans compter vingt-six pièces déjà représentées au Marais à l'hôtel de Bourgogne. Il a écrit des comédies fines, des comédies d'intrigue, des comédies héroïques, des comédies mythologiques, des comédies de caractère. Presque toutes ses comédies parues sont des chefs-d'œuvre. C'est un genre dans quoi il est inimitable. Il est moins à son aise dans la comédie héroïque. Il est supérieur, à chaque fois qu'il est lui-même, qu'il obéit à son génie comique ou bien quand il souffre ou s'indigne.

 

La Bruyère et Fénelon l'ont jugé sévèrement quant au style. Mais qu'on songe à ce prodigieux labeur ! Et il n'a pas le temps de polir et de repolir. Et puis il appartient à la génération littéraire qui a précédé celle de ses amis Boileau et Racine ; dans les premières années, son style s'en ressent et peut tomber dans la préciosité que l'auteur raillait tant chez les autres. Mais, bientôt, il s'agit de railler les formes, les formules, les formalités, le formalisme, de peindre des travers, des ridicules, des vices, d'exprimer son indignation ou ses souffrances. Molière se fait un style pour lui, conforme à son talent et à son génie, style le plus imagé et le plus pittoresque ; son dialogue est étourdissant et le plus naturel en même temps que le plus personnel. Il peut y avoir dans ses premiers vers des inversions forcées, des chevilles laborieuses, des expressions impropres, mais dans l'Ecole des femmes, Tartufe, le Misanthrope, les Femmes savantes, on rencontre à chaque instant les plus beaux vers de théâtre, et certaines tirades font penser à ces belles étoffes solides dont Jean Poquelin, le maitre tapissier, devait dire : « C'est inusable, on n'en voit pas la fin ; c'est une soie qui se tient debout, on en a plein la main ».