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CARMEN.


Nouvelle de Prosper Mérimée, publié en 1845. Don José, brigadier dans un régiment de dragons, Basque ardent et naïf, rencontre à Séville la bohémienne Carmen, et est subjugué par son charme. Chargé de la conduire en prison, il lui permet de s'enfuir, et de ce fait se voit dégradé et puni. Pourtant il la recherche ayant blessé par jalousie un officier, il quitte tout et, se joignant à, elle, devient contrebandier. Il mène une vie dure, contraire à son tempérament honnête, et pourtant presque joyeuse, parce qu'il pense parvenir enfin à posséder complètement la femme aimée, loin des autres hommes.

Puis de contrebandier il devient, pour elle, voleur et brigand. Mais Carmen qui, elle aussi, l'avait tout d'abord aimé, est déjà lasse de son amour et de sa jalousie. Elle a, selon la coutume gitane, un époux qui revient du bagne et José le tue. C'est lui, désormais, le mari de Carmen ; il propose à la jeune femme de fuir ensemble en Amérique, pour mener enfin une vie honnête. Elle ne veut même pas en entendre parler, parce qu'elle vient de s'éprendre d'un picador Lucas. Au cours d'une fête de taureaux, José a la certitude que les deux jeunes gens s'aiment. Il menace alors Carmen, exige qu'elle le suive, mais cette dernière refuse, non point parce qu'elle aime Lucas, mais elle veut recouvrer sa liberté.  Elle jette à terre son alliance, c'est alors que José la tue.

Cette nouvelle est construite d'une façon classique : le narrateur, au cours d'un voyage d'étude archéologique en Espagne, rencontre José le bandit, puis Carmen, revoit enfin cet homme, qui attend d'être mené à l'échafaud et écoute sa misérable histoire. Un bref aperçu sur les bohémiens, leur civilisation et leur langue, constitue l'épilogue bizarre de cette œuvre et marque le détachement que l'écrivain entretient à l'égard de son sujet. C'est pourquoi on croit déceler une certaine froideur artistique dans la construction très soignée, dans les réminiscences érudites et littéraires. Même l'atmosphère bohémienne, le tempérament particulier de l'héroïne enlèvent tout caractère universel à cette histoire qui demeure très inférieure à Manon Lescaut. Pourtant, tout en ne possédant pas la passion sincère et la vaste signification de cette dernière œuvre. Carmen demeure quand même une des histoires d'amour et de mort les plus typiques et les plus suggestives. La mort surtout domine dans ce récit. Carmen, superstitieuse, fière, sauvage, douée d'une étrange probité, en a le pressentiment dès le début. Elle a averti José qu'elle est un démon, qu'elle porte malheur à ceux qui l'approchent et qu'elle l'a aimé par gratitude. Lorsqu'elle n'est plus éprise de lui, elle ne s'en cache point. Mais José est l'homme qui n'aime qu'une seule femme. Carmen est sa destinée, et il l'accepte il donne tout pour elle, et au fur et à mesure qu'il s'enlise dans le mal, il s'élève dans l'amour, se renfermant dans sa solitude, exigeant et terrible. La femme sent tout cela, elle sent cette résolution tragique, et le défie mais elle le craint, puis se résigne parce qu'elle a rencontré une force sombre, Plus puissante que la sienne.

Le livret pour la Carmen de Georges Bizet (1838-1875) fut rédigé d'après la nouvelle de Mérimée : il s'agit d'un opéra en quatre actes, représenté à Paris en 1875 qui constitue une des expressions les plus parfaites et les plus accomplies du théâtre musical français du siècle. Il n'y a aucune différence essentielle entre le conte de Mérimée et le livret de Meilhac et Halévy cependant il convient de noter que, si l'opéra de Bizet fut le porte-drapeau de l'école « vériste », le livret n'en écarte pas moins soigneusement un certain nombre d'éléments de caractère nettement réaliste. C'est ainsi qu'on y a introduit le personnage de Michaëla dans le but d'atténuer et de contrebalancer la violence sincère du caractère de Carmen ; ce personnage demeure absolument inutile, du point de vue dramatique, bien qu'il donne à Bizet le prétexte d'écrire quelques-unes de ses plus belles pages de musique (le duo entre Michaëla et Don José au premier acte)
La mort de Carmen n'a pas lieu dans le cadre joyeux et coloré, brillant, de la corrida, mais dans l'atmosphère désolée d'un paysage stérile et désert. L'opéra a donc enlevé à la nouvelle un peu de ce ton dramatique truculent et si caractéristiquement espagnol, que Mérimée avait parfaitement compris et traduit, en le remplacent par un goût parfois plus superficiel. Par conséquent, ni l'atmosphère ni le paysage de l'opéra ne sont très fidèles à ceux du conte au contraire, ils en atténuent le caractère réaliste trop cru.