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MOBY DICK


 Moby Dick ou the Whate est le chef-d’œuvre de l'écrivain nord-américain Herman Melville (1819-1891) et l'un des livres majeurs de la littérature romantique. Publié à New York en 1851, alors que l'auteur était âgé de trente-deux ans, son importance ne devait être reconnue que beaucoup plus tard, et les principales études critiques qui lui furent consacrées, ainsi que les nombreuses traductions qui en furent faites, dans les différentes langues sont relativement récentes. Ainsi, en France, il a fallu attendre la traduction de Jean Giono, Lucien Jacques et Joan Smith, publiée en 1941 aux éditions Gallimard.

Moby Dick est l'histoire d'une importante expédition de chasse à la baleine, se déroulant aux alentours de 1840. Tandis qu'avec le récit de ses aventures de jeunesse dans les Mers du Sud (Tipee et Omoo), Melville se bornait à raconter ses propres souvenirs, Moby Dick, écrit plus de dix ans après les événements qu'il relate, n'est pas seulement un documentaire plein de vie et de détails pittoresques, c'est encore un véritable poème épique en prose. La baleine, à la poursuite de laquelle l'auteur entreprend de se lancer, en compagnie de tout l'équipage du « Péquod », bateau ayant son port d'attache à Nantucket, n'est pas une baleine ordinaire : répondant au nom de « Moby Dick », - ainsi la désignent les marins qui ont eu l'occasion de l'apercevoir lors de précédents voyages – elle offre la singulière particularité, parmi bien d'autres, d'être blanche. Mais n'anticipons pas, car ce livre est tout d'abord un récit d'aventures maritimes qui emprunte au genre toutes ses caractéristiques. Nous faisons connaissance pour commencer avec Ishmaël (sans aucun doute, l'auteur) : pris du désir « de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l'eau », notre homme se met en route pour Nantucket. Après une nuit passée dans le village de New-Bedford, à l'auberge du « Jet de la Baleine » où il a, pour compagnon de lit, le brave Queequeg, un naturel de l'île de Rokovoko (jadis embarqué par quelque baleinier et aujourd'hui perdu en ce monde très chrétien), Ishmaël arrive sans encombre à l'île de Nantucket. Pris d'amitié pour lui, Queequeg le suit et, avec lui, s'engage sur le « Péquod » qui s'apprête à gagner le large. Les contrats sont signés, il n'y a plus qu'à attendre l'ordre d'embarquement : celui-ci ne tarde pas à venir.

Tout se présente donc normalement jusqu'ici ; toutefois personne n'a encore vu le capitaine et le bateau quitte le port, sans qu'il ait fait la moindre apparition. La chose serait, tout compte fait, assez banale en soi, si certains matelots n'avaient à son encontre des paroles énigmatiques. Après une brève digression tendant à prouver, non sans quelque bouffonnerie, la dignité de la chasse à la baleine, et à lui octroyer en quelque sorte des titres de noblesse, l'auteur nous présente, avec minutie, les principaux membres composant l'équipage : outre nos deux lascars, voici Starbuck, le second, « un grand homme sérieux », prudent, chez qui la superstition est une forme d'intelligence, car il s'y entend en présages et en pressentiments, au demeurant un homme courageux à l'extrême ; il a pour adjoint un dénommé Stubb, un natif du cap Cod, la nonchalance en personne, indifférent au danger à tel point qu' « une longue accoutumance avait converti (pour lui) la gueule de la mort en fauteuil » ! Mais voici un troisième larron, un jeune homme rougeaud et fort, trapu, répondant au nom de Flask : d'humeur batailleuse à l'égard des baleines, comme s'il eut accompli une vengeance personnelle, il mettait un point d'honneur à les détruire sans merci, chaque fois qu'il en rencontrait. Parmi les harponneurs, outre Queequeg (attaché à la personne de Starbuck), se trouvaient Tashtego, un Indien pur sang, qui servait de chevalier-servant à Stubb, cependant que Flask, lui, était flanqué d'un gigantesque noir, couleur de charbon, Assuérus Daggoo. N'oublions pas enfin de mentionner, parmi les matelots, Pip, un jeune noir que ses compagnons traitent de fou, parce qu'il voit sans cesse « le pied de Dieu posé sur la pédale du métier à tisser le monde ». Il nous faut attendre que le navire ait gagné la haute mer et que plusieurs jours se soient écoulés, avant que le capitaine Achab ne fasse son entrée. Achab, — un homme fier qui aurait frappé le soleil, si celui-ci l'avait insulté. — avait un visage marqué d'une large cicatrice d'un blanc livide qui témoignait que cet étrange personnage avait soutenu, jadis, un gigantesque combat contre une bête mystérieuse : oh, non point une rixe de mortels, « mais une lutte cosmique en mer ». Achab « avait l'air d'un homme qu'on aurait retiré du bûcher au moment où les flammes avaient pourléché ses membres ». Il offrait encore ceci de particulier qu'une de ses jambes était faite dans l'ivoire poli d'une mâchoire de cachalot et que, pour conserver en toute circonstance son équilibre, il avait fait creuser sur le pont des trous de tarières, où ajuster sa jambe d'ivoire.

Tout le monde est maintenant à son poste et la chasse à la Baleine Blanche peut commencer. De péripéties en péripéties, l'auteur nous conduira jusqu'à ce combat ultime et désespéré que le capitaine Achab et son équipage engageront contre Moby Dick et qui se terminera par un désastre, dans le fracas du tonnerre et de la mer déchaînée. Chemin faisant, nous rencontrerons d'autres navires : la « Pucelle », le « Samuel-Enderby » de Londres, la « Rachel » ; et toujours du « Péquod », partira la même interrogation : « Avez-vous vu la Baleine Blanche ? » Entre temps, il nous sera donné de connaître toutes les formes de la pêche à la baleine, les manœuvres compliquées qu'elle exige ; nous serons initiés à tous les dangers, à toutes les ruses ; plus rien ne sera secret. A côté des baleines que l'on pêche, il sera question aussi des baleines telles que les ont représentées les graveurs et les peintres, les naturalistes et les navigateurs nous nous familiariserons avec la baleine fossile comme avec celle que l'on dépèce maintenant sur le Pont. Et cette accumulation grandiose de détails n'est là, semble-t-il, que pour préparer et rendre plus pathétique le moment où se dessinera à l'horizon l'énigmatique Baleine Blanche, dont on sait déjà qu'elle a le front ridé et la mâchoire de travers. C'est ici que le mystère insidieusement prend place et que, peu à peu, cette banale aventure maritime se transforme en une hallucinante poursuite dont on ne tarde pas à pressentir que l'issue sera fatale. Certes, l'histoire pour singulière qu'elle soit, est pourtant naturelle : Achab, lors d'une chasse précédente, a eu la jambe coupée par Moby Dick et a gardé de cet accident une haine implacable, qui ne pourra s'apaiser que par la capture et la mort de son redoutable et cruel adversaire. Mais l'idée nous vient soudain que cette folie de vengeance recouvre une maladie de l'âme ; dès ce moment, il n'est plus de repos possible, car cette maladie, c'est la nôtre, celle de l'humanité entière en proie aux désirs les plus insensés. Embarqués sur le « Péquod », il apparaît en définitive que ce que nous tentons désespérément, c'est de rapporter dans nos filets quelque chose comme Dieu lui-même : « Tout ce qui rend fou et qui tourmente, tout ce qui remue le fond trouble des choses, toute vérité contenant une partie de malice, tout ce qui ébranle les nerfs et embrouille le cerveau, tout ce qui est démoniaque dans la vie et dans la pensée, tout mal était, pour ce fou d'Achab, visiblement personnifié et devenait affrontable en Moby Dick. Il avait amassé sur la bosse blanche de la baleine la somme de rage et de haine ressentie par toute l'humanité depuis Adam et, comme si sa poitrine avait été un mortier, il y faisait éclater l'obus de son cœur brûlant ». Ce n'est pas pour rien que Melville consacre un chapitre entier de son livre à expliquer que la blancheur est le signe certain d'une présence mystique. Dans ces conditions, l'aventure ne pouvait que s'achever par un terrible et grandiose naufrage où tout sombre, raison et folie, pour ne laisser apparaître, comme une épave surnageant au désastre, que la raison d'être du livre.

Considéré sous cet angle, Moby Dick prend place parmi les quelques grandes œuvres universelles que le romantisme nous a léguées. Il est évident que le côté massif et monolithique de ce livre, que l'insistance qui le parcourt à n'user que d'images exclusivement empruntées au monde de la mer et de son habitant mystérieux et qui, toutes, concourent à donner au lecteur la sensation d'une obsédante unité, font de ce récit l'un des textes les plus envoûtants et le rangent parmi ces écrits dont le but inavoué est de rivaliser avec la réalité de la nature et du inonde. Moby Dick est, en soi, une tentative pour capter, dans la trame du récit, grâce à un emploi rigoureux et magique du langage, ces puissances occultes dont il nous arrive de déceler l'intervention dans certains événements de notre univers. Cette volonté d'intégrer toute chose en une synthèse dont chaque image, prise isolément, porte le reflet, confère à ce roman une orgueilleuse grandeur dont l'échec ne pouvait être que le prix. D'où la structure déroutante de l'œuvre : tout n'y est qu'abîmes ou sommets, détours et replis, espaces vainement ouverts à la découverte sans fin du lecteur. Les formes littéraires les plus variées sont mises à contribution. Au monologue intérieur succèdent des dialogues claquant dans le vent, comme à la houle profonde succèdent les cris de la tempête. D'interminables anecdotes, dont rien ne semble devoir justifier la présence, nous ramènent invinciblement, et par les détours les plus imprévus, à l'unique, au terrible but sans cesse poursuivi, jamais oublié. Des digressions abstraites, allant jusqu'à l'étude quasi-scientifique des cétacés, viennent brutalement interrompre le récit, mais en réalité pour creuser davantage le gouffre où va se précipiter le « Péquod », corps et biens. Certes, Melville n'a pas craint de recourir aux procédés les plus conventionnels du roman noir : le livre est parsemé d'épisodes singuliers, de scènes de pressentiments, de cérémonies quasi-diaboliques tout concourt à faire du capitaine Achab un être démoniaque selon les conventions littéraires les mieux établies mais rien ne parvient cependant à obscurcir la valeur symbolique et déchirante, profondément humaine, de cette course à la mort. Une puissante poésie biblique supporte tout le livre et confère au langage une valeur prophétique. Charriant des images étincelantes qui projettent, ici et là, des lueurs inattendues sur ces abîmes où s'élaborent la vie et ses passions, Moby Dick impose au lecteur cette aventure sans espoir et sans issue, la lui rend à ce point familière, contre toute attente, que le livre trouve en soi sa raison d'être et son aboutissement : univers clos s'ouvrant au cœur insondable de l'homme, dévoré par la plus lucide et la plus folle des chimères.