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Les THIBAULT. *

. Parmi les « romans-fleuves » qui se sont attachés à décrire dans tous ses replis le destin d'un être ou d'une collectivité et qui ont connu une grande vogue en France depuis le Jean-Christophe de Romain Rolland (qui commença à paraître en 1904), jusqu'aux Hommes de bonne volonté de Jules Romains (dont le premier volume vit le jour en 1932), les Thibault de Roger Martin du Gard (1881-1958) occupent le tout premier rang. Alors que Romain Rolland nous avait donné le panorama d'une existence exceptionnelle et que Jules Romains prétend faire se dérouler devant nos yeux toute l'évolution historique et collective d'un pays, voire d'un continent entier ; c'est le portrait en quelque sorte dynamique d'une famille bourgeoise que, tout comme Georges Duhamel dans la Chronique des Parquier, nous présente Roger Martin du Gard. Mais si le récit s'organise autour de deux protagonistes, Antoine et Jacques Thibault, comme entre deux pôles opposés ayant toutefois en commun ce caractère propre qui les distingue du reste de l'humanité, qu'ils sont des Thibault, ce vaste roman est aussi l'histoire d'une crise politique et sociale qui trouve sa conclusion lamentable dans la guerre de 1914-1918. La parution de l'œuvre s'échelonna de 1922 à 1940, elle comprend 9 volumes.
La première partie, « Le cahier gris est sans doute la plus attachante de tout le récit. Une tendre amitié unit deux collégiens, Jacques Thibault et Daniel de Fontanin ; la découverte par un de leurs professeurs d'une correspondance amoureuse entre les deux garçons provoque un drame. Les deux enfants, indignés qu'on puisse se méprendre sur la nature des sentiments qui les unissent l'un à l'autre et ne pouvant supporter l'idée d'une séparation, disparaissent. Nous les retrouvons à Marseille, où ils tentent vainement de s'embarquer. Leurs démarches ne sont pas sans attirer la méfiance et, sur le point d'être arrêtés, ils s'enfuient, chacun de leur côté. Au cours de cette nuit de vagabondage solitaire, Daniel accepte l'hospitalité d'une femme et se fait initier, bien malgré lui, à des mystères qu'il taira à Jacques retrouvé, non sans se rendre compte que ce secret crée maintenant entre son ami et lui une certaine distance. Les deux garçons tentent de gagner Toulon à pied ; ils logent dans une auberge où ils sont arrêtés. Le retour à Paris explique fort bien une des raisons qui ont motivé ce départ, décidé par Jacques. Alors que Daniel vit entouré de l'affection de sa mère et de sa jeune sœur, Jacques déteste et craint son père, un vieillard autoritaire, égoïste et brutal, homme d'œuvres à qui celles-ci ont procuré les honneurs, une bonne conscience et des droits à la sévérité et à l'incompréhension la plus obstinée à l'égard de ses proches. La famille de Fontanin n'est pas, elle non plus, à l'abri des drames. Jérôme de Fontanin, le père des enfants, a déserté le foyer conjugal où il ne fait que de rares apparitions. Après avoir séduit des domestiques, il vit avec une cousine de sa femme. Cette situation pèse d'autant plus à Madame de Fontanin, femme d'un esprit plein de noblesse et d'abnégation, qu'elle l'oblige à des mensonges continuels à cause des enfants. Le départ de Daniel a bouleversé sa petite sœur, Jenny, qui tombe gravement malade : les soins des médecins se révèlent impuissants. Sa mère, dans sa détresse, a recours à un ami de toujours, le pasteur Gregory, adepte et apôtre de la Christian Science. Celui-ci sauve la petite fille. La guérison de Jenny, le retour de Daniel suffisent à ramener le bonheur à la maison. Il n'en va pas de même chez les Thibault. Le père, bien qu'il rejette toute la responsabilité sur les protestants pour qui il professe des sentiments violents, ne traite son fils que comme un délinquant. Il décide d'employer les grands moyens, et comme dans les locaux d'une de ses œuvres, la fondation Oscar Thibault, maison de redressement pour garçons, existe un pavillon destiné aux insoumis et qui n'a pas encore été occupé, il décide d'expérimenter l'ingénieuse méthode de traitement, qu'il a inventée, pour son fils Antoine, révolté par la rigueur de son père, les molles représentations des prêtres qui vivent dans l'orbite de la famille ne parviennent pas à le faire changer d'avis.

Lorsque commence la Deuxième partie, « Le pénitencier », quelques mois se sont passés. Antoine, qui n'a pas la permission de communiquer avec son frère, commence à s'inquiéter du silence où on le laisse. A l'insu de son père, il se rend à la fondation Oscar Thibault. La surprise que cause cette visite au directeur du pénitencier, l'état d'alerte dans lequel elle semble jeter toute la maison, rendent Antoine méfiant ; mais plus encore l'attitude de Jacques. Ce violent est devenu trop poli, obéissant, impersonnel. Antoine, au cours d'une promenade, tente de gagner sa confiance, mais Jacques se dérobe jusqu'au moment où, sanglotant, il avoue sa misère : la solitude absolue dans laquelle on le maintient, la surveillance continuelle qu'on exerce sur lui, son oisiveté absolue, qu'on dissimule sous les dehors d'un travail régulier, l'ont abruti. Il ne se plaint de rien, il n'accuse personne, son frère parvient à comprendre que ce malheureux enfant vit dans la crainte, qu'il ne souhaite même plus s'enfuir, ni rentrer à la maison : il est maintenant au moins délivré de sa famille et il ne désire rien de plus que cet assoupissement où il est tombé. De retour à Paris, Antoine a une scène violente avec son père qui reste irréductible. Il intervient alors auprès du confesseur de son père, l'abbé Vécard, lequel n'obtiendra la délivrance de Jacques qu'en menaçant le vieillard des peines de l'Enfer. Antoine, qui termine ses études de médecine, obtient de s'installer dans un petit appartement indépendant. Il offre à Jacques de le partager avec lui ; à sa manière, il tentera de le rééduquer, tout en évitant des contacts pénibles entre Monsieur Thibault et son plus jeune fils. Cette cohabitation ne va pas sans heurts, Antoine ne parvient pas à gagner la confiance entière de son frère. Malgré les promesses qu'il a dû faire, Jacques écrit à Daniel. Antoine, ayant pris son parti de cette reprise des relations entre les deux garçons, ira même jusqu'à accompagner son frère chez les Fontanin.

Quelques mois plus tard, (Troisième partie : « La belle saison »). Jacques est reçu à l'École normale. Daniel, devenu un jeune séducteur et qui fréquente des milieux assez suspects, entraîne les deux frères dans une « boîte » où il est fort connu de toutes les filles, mais où Jacques se sent fortement mal à l'aise. Cette description des lieux de plaisirs avant la guerre de 1914 est loin d'être aussi prenante que les deux autres parties, et il est difficile de ne pas remarquer un certain fléchissement du récit. L'intérêt reprend, accru, lorsque l'auteur fait d'Antoine le centre de son récit. Conduit au chevet d'une petite fille écrasée, Antoine devient héroïque : il improvise sur-le-champ une opération avec les moyens les plus sommaires et, la lutte sans merci qui s'engage entre lui et la mort de cette enfant, suscite l'admiration de ceux qui l'entourent. Une voisine qui l'avait aidé pendant l'opération, la belle Rachel, devient sa maîtresse. Grâce à elle, ce bourreau de travail s'humanisera quelque peu. Mais à Maisons-Laffitte où les villas des Fontanin et des Thibault se touchent, Jacques fréquente son ami et soudain, au cours d'une promenade, il dévoile son amour à la sœur de Daniel, Jenny. Celle-ci, surprise et épouvantée plus encore par ce qu'elle éprouve que par cet aveu, le repousse. Inconscient du drame qui se prépare, Antoine vit avec Rachel ; le passé de cette femme, qui lui demeure mystérieuse, l'inquiète. Peu à peu, il pénètre dans sa vie, découvre qu'elle a eu un enfant qui est mort, et qu'elle est la proie, quelquefois révoltée, quelquefois soumise, d'un curieux aventurier. Cet homme, horrible et séduisant, qui a été la cause de la mort du frère de Rachel, la fascine et elle quittera Antoine pour le rejoindre au cœur de l'Afrique. Lorsqu'Antoine revient à Paris, il est trop tard : Jacques a de nouveau disparu. Son frère ne peut obtenir aucune explication de M. Thibault, qu'il trouve très déprimé et convaincu que son fils cette fois est parti pour se tuer.

La Quatrième partie, « La consultation », se borne à décrire une journée du jeune médecin, Antoine Thibault ; ce n'est pas de loin, cependant, la partie la moins captivante de l'œuvre. Martin du Gard, avec toute sa simplicité, toute sa franchise et son tact, sait, à merveille, évoquer les plus graves problèmes, celui de la souffrance, celui de la solitude intime des êtres, sans jamais perdre le souci d'un réalisme aussi consciencieux qu'efficace. Antoine, logicien un peu froid, homme naïvement raisonnable, prudent et pondéré dans ses jugements comme dans ses sentiments, est un guide d'une objectivité insoupçonnable dans ce dédale des misères sociales et individuelles. Mis en présence du problème de l'euthanasie, il refuse de céder aux instances des parents de l'enfant mourant, mais non sans trouble. Défini par ses gestes, ses réactions, son personnage s'impose à l'attention et à la sympathie du lecteur. Le plus homme de sciences des deux n'est peut-être pas ici Antoine, mais l'auteur, qui, avec une précision chirurgicale que vient tempérer ou plutôt compléter une chaude compréhension humaine, sait éviter les écueils du sentimentalisme comme du naturalisme. Mais Monsieur Thibault tombe malade. Dès le début de la maladie, son fils ne se fait aucune illusion sur son issue. D'abord fort alarmé, le père, rassuré par Antoine, se donne le spectacle d'une mort édifiante. C'est en effet, lorsqu'il ne croit pas à la proximité de sa mort, qu'il fait une fin de grand bourgeois, de chrétien convaincu d'avoir sacrifié toute son existence à faire du bien autour de lui. Une lettre, adressée à Jacques et ouverte par Antoine, semble révéler que Jacques n'est pas mort. L'auteur de la lettre, l'académicien Jalicourt, met Antoine sur la piste de son frère. Antoine, après enquête, parvient à apprendre que Jacques vit maintenant à Genève. La lecture d'un texte de son frère, publié dans une revue, « La Sorellina », et qui semble être autobiographique, lui apprend quelles raisons furent sans doute celles de son départ cependant Antoine ne sait pas faire la distinction entre la fiction et la réalité. Jacques semble avoir aimé en même temps deux jeunes filles. Jenny, la sœur de Daniel, et Gise, petite fille recueillie par Monsieur Thibault et considérée par lui comme un enfant adoptif et par les deux frères comme leur sœur. Mais la véritable raison du départ a été une violente altercation entre le père et le fils au cours de laquelle Jacques a lancé à la figure de Monsieur Thibault qu'il aimait la protestante Jenny. A Lausanne, Antoine retrouve Jacques. Celui-ci, qui a mené pendant trois ans une existence misérable et errante avant de se fixer en Suisse. vit maintenant dans un groupe constitué d'adeptes socialistes de l'Internationale ouvrière. Malgré ses origines bourgeoises, il est parvenu à conquérir la confiance et l'estime de ses compagnons de lutte. Aussi se révolte-t-il violemment contre l'intrusion de son frère dans la nouvelle vie qu'il s'est faite. Il ne semble pas songer cependant à lui opposer un refus et se laisse docilement emmener à Paris