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Les BUDDENBROOK


Roman de l'écrivain allemand Thomas Mann (1875-1955), publié en 1901. Le livre, qui porte en sous-titre :  « Décadence d'une famille », entend, en effet, présenter un cas exemplaire symbolisant la bourgeoisie du XIXe siècle, victime de sa propre civilisation; il faut chercher la cause de cette chute dans le fait que non seu­lement la bourgeoisie a éveillé, dans le domaine politique et social, la conscience des classes populaires, les amenant ainsi à se poser en rivales, mais surtout dans le fait qu'elle a suscité un univers artistique, poétique et sentimental, qui, bien qu'il ait rendu son âme plus complexe, et sa vie intérieure plus riche et plus raffinée, a miné sa volonté créatrice et sa capacité d'action Pratique. L'histoire des Buddenbrook reflète précisément ce lent et graduel anéantissement de la bourgeoisie. De ce mois d'octobre 1835, où, dans Lubeck, noble et libre cité de la Hanse, Johann Buddenbrook  « senior », propriétaire de la firme du même nom fondée en 1768, fournisseur en céréales de l'armée de S.M. le roi de Prusse, donne, pour inaugurer sa nouvelle résidence, un fastueux banquet dans le palais de la Mengstrasse jusqu'à cette grise et brumeuse soirée de l'hiver de 1876, où le jeune Hanno, dernier et frêle héritier de la famille, s'éteint dans le pavillon de banlieue où sa mère s'est résignée à vivre, avant de regagner définitivement la Hollande d'où elle était venue, quatre générations se succèdent. Et de génération en génération, en dépit des réussites apparentes (Johann « junior » devient consul des Pays-Bas et son fils Thomas, sénateur), presque insensiblement, mais irrémédiablement, un lent processus où le raffinement s'associe à la dégénérescence, désagrège et dissout, non seulement les âmes, mais les réalités matérielles mêmes sur lesquelles les aïeux avaient édifié leur puis­sance.

A la différence d'autres grandes « histoires de familles du cycle des Rougon-Macquart  à laSaga des Forsyte , ce qui constitue la véritable originalité du roman, c'est qu'en dépit du carac­tère réaliste du récit, les véritables données n'en sont ni naturalistes ni historiques ; le « pro­blème dont l'auteur fait une subtile analyse n'est pas senti comme un « objet de recherche », considéré au point de vue social, ou comme un événement passé, reconstitué dans l'atmosphère de l'époque, mais comme une manifestation actuelle et vivante, demeurée sans solution, d'une urgence telle qu'elle conduit l'auteur à descendre jusqu'au fond de lui-même. « Fils de son époque », descendant d'une ancienne famille du patriciat commercial de la Hanse, Mann portait en lui l'hérédité spirituelle de la grande crise, avec cette particularité, que les deux forces opposées : la claire vision de la réalité, propre à l'esprit bourgeois, et la sensibilité décadente où aboutit toute culture, coexistaient et agissaient en lui simultanément, intimement mêlées, antithétiques, mais indissolubles. En lui-même, l' « esthète », ouvert à toutes les séductions et aux espaces infinis de la vie intérieure, et le « bourgeois », rivé d'instinct à la réalité, capable de la consi­dérer sans illusions, se surveillaient et se con­trôlaient mutuellement mais se trouvaient si étroitement associés l'un à l'autre, que la vie tout entière se trouvait prise au jeu instable et mouvant de leurs interférences.
Tel fut le climat intellectuel qui allait devenir, pendant près d'un demi-siècle, la source princi­pale d'un art dont les Buddenbrook furent la première manifestation. C'est d'autre part cette inspiration tirée d'une expérience person­nelle qui détermina la structure particulière du roman. Si la perspective historique distribue et ordonne la vision en profondeur, et l'explique en quelque sorte historiquement, l'essentiel de l'œuvre est ailleurs, dans l'émotion mêlée de connivence et d'ironie, d'affinités et de déta­chement impitoyable, qu'adopte tour à tour l'auteur devant la réalité. L'histoire et la déca­dence d'une famille constituent une même ligne sur laquelle viendraient se greffer les différentes situations ; niais ces dernières ont une existence propre, leur évolution relève des mouvements subjectifs et imprévisibles de l'inspiration. On en trouvera un exemple dans ce « repas de 60 pages » par quoi débute le roman. En outre, un thème revient sans cesse, et c'est celui de la mort. Certes, un récit qui embrasse quatre générations comportera fatalement quelques décès, mais ce qui importe en l'occur­rence, ce sont les façons de mourir. Hormis les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke, la littérature allemande moderne ne possède aucun roman où le thème de la mort apparaisse avec autant d'insistance. Comme chez Rilke, chaque mort a son visage ; chaque homme a « sa » mort, comme il a eu « sa » vie. Ici, il convient de rappeler l'admiration que Mann portait à Wagner et l'utilisation littéraire' qu'il fit du  « leitmotiv » : le thème conducteur de la mort atteint à une ampleur poétique qui rend plus sensible encore le lent dépérissement des Buddenbrook; il nous restitue l'accent dominant d'une expérience vécue et soufferte de l'intérieur même du monde bourgeois dans ce qu'il a de plus périssable et de plus éternel. A l'instar du Narcisse de la légende, fasciné par sa propre image, réduisant son existence à une nostalgie désespérée de lui-même, l'âme des Buddenbrook, tendue vers la vie, ne peut cependant échapper au cercle magique de son Propre enchantement. Les Buddenbrook est un roman où « il ne se passe rien qui ne soit ordinaire ou quotidien » ; en revanche, ce qu'il entend restituer, c'est le monde intérieur de chaque personnage où l'auteur reconnaît tour à tour quelque chose de lui-même. Aussi, n'y a-t-il aucune différence entre les protagonistes, et les quatre personnages principaux demeurent dans cette perspective. Johann senior si résolu et si sûr de lui, apportant dans sa vie et ses affaires un ordre parfait, son « esprit » et sa diligente volonté ; Johann    junior, calme, équilibré, fidèle, mais s'abandonnant à des enthousiasmes dont il ne retire que des ennuis ; Thomas, le sénateur, intelligent, élégant, impassible, « homme du monde • dans la vie des affaires et les orages de la politique, mais intérieurement inquiet, agité, trop travaillé par les « besoins du subconscient trop morbide et enclin à soumettre à la réflexion ses propres sentiments, trop faible envers lui-même et par conséquent instable. à telle enseigne, qu'aux moments décisifs de son existence, il fait fausse route et finalement, après avoir porté le prestige de la famille à son apogée, se retrouve, mora­lement seul, parmi les marbres et les colonnes de l'inutile palais qu'il a fait construire dans la Fischergrube, tandis que tout lui glisse entre les doigts, sa femme, l'avenir de son fils, la Firme ; et le dernier enfin, Hanno, être souf­freteux, presque incorporel, surgissant aux fron­tières de la musique et de la mort.
Ce sont là des figures bien délimitées, ayant un caractère et un visage propre, mais qui demeurent cependant « des personnages dans une foule», n'occupant l'avant-scène que par intermittence, laissant apparaître des personnages plus secondaires niais non moins vivants, tels que Gerda, épouse de Thomas; Christian le frère cadet de ce dernier; Tony, sœur striée de Christian et de Thomas, et enfin l'inoubliable Permaneder, second mari de Tony, sans omettre la foule de personnages qui gravitent, de près ou de loin, autour de la famille, une foule comprenant les représentants les plus divers de toutes les classes sociales, de la haute finance à l'ensei­gnement, de la noblesse aux petits boutiquiers, du commerce et des professions libérales au clergé, du modeste employé aux plus hautes charges publiques. Néanmoins, cette foule n'a rien d'anonyme, du fait même que l'art de Mann est multiforme, composé d'une diversité de tons et de nuances, tout en demi-teintes et en dé­gradés, s'exerçant toujours en profondeur, réaliste dans l'observation, mais d'une sensibilité à fleur de peau. Toute apparition individuelle, même la plus fugace, acquiert une consistance immédiate, une présence, par la seule vertu de son langage, (le sa façon de s'exprimer qui lui est propre. Certes il y a des personnages par eux-mêmes et en eux-mêmes significatifs et d'autres qui le sont moins, mais il n'est pas certain que dans la perspective adoptée par l'auteur, ces derniers aient un moindre poids. Peut-être n'y a-t-il pas dans ce roman un seul personnage dont on puisse faire abstraction. C'est leur présence qui ôte à l'histoire de la famille Buddenbrook tout caractère de « cas Particulier » ; c'est à eux que les Buddenbrookdoivent d'être ce qu'ils sont, quelque chose de Plus qu'un roman, un monde, le « chant du cygne » d'une époque qui agonise.