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LAMARTINE

Alphonse-Marie-Louis DE PRAT DE LAMARTINE, poète français, né à Mâcon en 1790, mort à Paris en 1869. Sa famille, appauvrie, s'était fixée dans la propriété familiale de Milly (Saône-et-Loire). Il y fut élevé surtout par sa mère, très intelligente et très tendre, puis acheva ses études à Lyon et à Belley. Souvent malade, de tempérament inquiet, il mena d'abord une vie désœuvrée, voyagea en Italie, passa dans les gardes du corps (1814-1815). Il poursuivit ensuite des projets incertains, mais ne cessait pas de lire, de travailler et d'écrire. En 1820, il fit paraître les Premières méditations poétiques dont le succès fut immense. Il se consacra dès lors à sa carrière d'homme de lettres et publia successivement les Nouvelles méditations poétiques (1823) et les Harmonies poétiques et religieuses (1830), cependant qu'en 1829 il était élu à l'Académie française. Pour écrire une sorte de vaste poème épique sur les destinées de l'humanité, il fit un voyage en Orient dont il publia le récit en 1835 ; de ce poème il n'a donné que deux fragments : Jocelyn (1836), et la Chute d'un ange (1838).
En 1839, il fit paraître les Recueillements poétiques.
Entre temps, il s'était laissé tenter par la politique et avait été élu député en 1833. En 1848, il devint membre du gouvernement provisoire et ministre des affaires étrangères. Sa popularité déclina, et le coup d'Etat de 1851 le rendit à la vie privée. Depuis les Recueillements, il publie surtout des ouvrages de prose : l'Histoire des girondins (1846) ; les Confidences (1849) ; des romans : Geneviève (1851) ; le Tailleur de pierre de Saint-Point (1851) ; Graziella (histoire très arrangée d'une aventure d'amour en Italie ; 1852). Il avait gagné avec ses œuvres beaucoup d'argent, mais il aimait un luxe fastueux, il concevait sans cesse de vastes projets d'affaires fort chimériques qui l'entrainèrent ; il se ruina et, accablé de dettes, ne cessa de publier, pour les payer, des œuvres médiocres où l'on rencontre cependant de très belles pages. Il finit par accepter du gouvernement une dotation qui lui permit de vivre paisiblement les deux dernières années de sa vie. On a dit que la poésie des Méditations fut une révélation. Le jugement est exact. L'œuvre a ressuscité en France la poésie lyrique qui (Chénier mis à part) avait disparu 'depuis près de deux siècles. Ce n'est pas que tout soit nouveau dans cette poésie de Lamartine ; on peut même dire que la matière n'y est presque jamais originale ; tous les sujets, ou à peu près, en avaient été traités par les poètes de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe, par Chateaubriand, etc. L'inspiration est sans cesse puisée dans la littérature classique qui avait fait l'éducation intellectuelle de Lamartine et qu'il n'avait pas cessé d'aimer. Le style même manque d'originalité. Sauf exception, les images, la langue ne sont pas plus hardies que dans les œuvres d'un Millevoye, d'un Fontanes, et le sont moins que dans l'œuvre de Chateaubriand.

Mais deux choses ont suffi à transfigurer tout cela. D'abord la sincérité de l'émotion. Lamartine a recréé la poésie lyrique parce qu'il a été le premier à être avant tout, quand il la chante, non pas un homme de lettres appliqué et ingénieux, mais un homme possédé par l'émotion et la passion. Non pas que les Méditations soient une confession à la manière de J.-J. Rousseau ; Lamartine s'y donne le droit de taire ou de transformer les réalités. L'inspiration générale y est bien née de son amour pour Elvire, Mme Charles, qu'il avait rencontrée aux eaux d'Aix-les-Bains où tous deux se soignaient. Ils s'étaient aimés, ou, surtout. Mme. Charles avait aimé Lamartine. Très malade, tuberculeuse, Mme Charles ne tarda pas à mourir. C'est alors que Lamartine s'aperçut qu'il l'aimait ; son désespoir fut immense ; il lui a dicté une partie des Méditations. Mais il y a bien d'autres choses, et notamment des pièces écrites pour d'autres amours. Seulement, même transposées et mêlées, les émotions du poète sont la sincérité même, en ce sens qu'elles le possèdent tout entier quand il les chante.
En deuxième lieu, si Lamartine n'a qu'une imagination de style assez banale, il est un admirable musicien de la langue. Ses poèmes sont souvent prolixes, confus, monotones, mais, dans les meilleurs, plus rien ne compte qu'une harmonie fluide, presque indéfinissable, dont on a pu dire qu'elle était « la poésie même » ou la « poésie pure ». Entre l'émotion frémissante et le frémissement du vers il y a une correspondance secrète et miraculeuse. Il n'y avait pas dans ces Méditations et les autres poèmes de philosophie 'bien profonde. C'était une poésie idéaliste qui, à travers quelques alternatives de désespoir pessimiste, chantait les plus nobles sentiments de l'âme : le dévouement, la piété, l'amour de la famille, l'amour de la terre natale, l'élan vers l'idéal. Malgré les apparences Lamartine était, quand il les écrivit, déiste plus que chrétien. Il reviendra au christianisme, s'en éloignera à nouveau (dans Jocelyn), puis y reviendra sincèrement et définitivement. Mais ni la religion ni l'incrédulité ne l'ont jamais mené très loin dans l'examen des grands problèmes de la destinée. Il y a pourtant plus de pensée, une inspiration non pas plus profonde ni plus poétique mais plus robuste dans Jocelyn et la Chute d'un ange. Lamartine veut y. résoudre le problème du mal et de la souffrance. La souffrance est le châtiment de la faute, de la chute d'un ange qui a aimé une mortelle. L'humanité expie cette faute ; elle la rachètera par le sacrifice que symbolise le poème où Jocelyn, pour le bonheur des siens, pour celui de son évêque, sacrifie son bonheur et le plus enivrant des rêves d'amour. Il y a dans le poème de la Chute d'un ange des fragments épiques vigoureux ; et dans Jocelyn, avec des longueurs et de la monotonie, le même lyrisme frémissant et musical que dans les Méditations, et, par surcroit, des pages émouvantes sur la vie sociale, sur la grandeur du travail humain, sur la nécessité et la beauté du dévouement et même du sacrifice.
Les œuvres en prose de Lamartine sont fort inégales. On lit toujours les romans et les Confidences qui n'ont rien d'original ni dans les sujets, ni dans l'observation et la psychologie, mais dont l'idéalisme, la mélancolie, la grâce harmonieuse restent séduisants.