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La PRINCESSE DE MONTPENSIER.

Lorsqu'en 1661, Mme de La Fayette (1634-1693), s'installa définitivement et seule à Paris, elle fréquenta la cour, où elle observait avec tristesse les intrigues amoureuses de celle dont elle fut si longtemps la confidente, Madame (Histoire d'Henriette d'Angleterre), mais surtout elle hanta avec assiduité les ruelles des Précieuses et les gens d'esprit. Fatiguée des procès qu'elle devait entreprendre, elle décida d'écrire une nouvelle, genre alors fort à la mode, afin de se distraire et surtout pour plaire à ce beau monde où elle tenait déjà une place honorable. Mais elle se sentait encore très inexperte dans l'art d'écrire ; aussi eut-elle recours à Ménage. Elle devait confier plus tard qu'elle devait l'essentiel de son talent à l'enseignement de cet abbé, homme de lettres. Le dessein qu'avait la comtesse en commençant cette nouvelle était simple ; elle entendait montrer les ravages que peut faire l'amour dans l'existence d'une femme, quel danger il constitue pour son bonheur. C'est Ménage qui lui conseilla de placer son récit dans un cadre historique et qui rassembla pour elle la documentation nécessaire. C'est lui aussi qui révisa le style et se chargea de publier la nouvelle. Elle parut en 1662 et se vendit fort bien. L'avis qui la précédait y était sans doute pour quelque chose, il excitait la curiosité ; en effet, l'éditeur avertissait le lecteur que toute ressemblance avec des personnages vivants n'était que le fait du hasard, qu'il s'agissait là « d'aventures inventées à plaisir ». Mais on ne pouvait pas à l'époque ne pas reconnaître dans le personnage de la princesse de Montpensier, non point le personnage contemporain et homonyme, la Grande Mademoiselle, mais Madame elle-même, Henriette d'Angleterre. Peut-être, dans l'esprit de l'auteur, l'histoire ici racontée devait-elle servir de discret avertissement à celle qu'elle n'avait pas cessé d'aimer et de vénérer.

Mademoiselle de Mézières, « héritière très considérable » est promise très jeune au duc du Maine, cadet du duc de Guise. « L'extrême jeunesse de cette grande héritière retardait son mariage ; et cependant le duc de Guise qui la voyait souvent, et qui voyait en elle les commencements d'une grande beauté, en devint amoureux et en fut aimé ». Mais les Bourbon, jaloux de la puissance des Guise que cette alliance renforcerait, arrangèrent son mariage avec un prince de leur maison, Montpensier. La jeune fille, effrayée d'épouser le duc du Maine, en aimant son frère, se résolut à ce mariage. Un ami intime de son mari, le comte de Chabannes, à qui elle confie les sentiments qu'elle n'a cessé d'éprouver pour Guise, lui confesse son amour, mais devant sa froideur, se résigne à lui servir de complice. Madame de Montpensier tremble de se trouver en face de celui qu'elle aime et l'évite. Les hasards de la guerre lui font rencontrer, dans de pittoresques circonstances, son amant et le duc d'Anjou, frère du roi, le futur Henri III. Anjou s'éprend d’elle, lorsqu'il apprend que Guise, qui courtise sa sœur et est sur le point de l'épouser, aime la princesse de Montpensier et en est aimé, sa rancœur est fort grande et sa haine éclate contre son rival. Il oblige Guise à rompre avec sa sœur et l'éloigne de Madame de Montpensier. Mais, grâce à la complicité de Chabannes, les deux amants se retrouveront dans le château même du prince de Montpensier. Cette entrevue est troublée par l'arrivée du mari ; avec une admirable abnégation, Chabannes se substitue à Guise, lui donnant ainsi le temps de fuir. La stupeur de Montpensier est grande de se découvrir un rival dans la personne de son plus intime ami. Incapable de lever la main sur lui, il préfère se retirer, laissant sa femme dans le plus grand désarroi. Quelque temps plus tard, Chabannes se fait massacrer au cours de la nuit de la Saint-Barthélemy. L'inconstant Guise se console avec une dame de la cour ; la malheureuse princesse, en apprenant cette nouvelle, tombe à nouveau malade et meurt : « Elle ne put résister à la douleur d'avoir perdu l'estime de son mari, le cœur de son amant, et le plus parfait ami qui fut jamais ». Tel est le sombre destin de la princesse de Montpensier, et voici la morale qui s'en dégage : « une des plus belles princesses du monde, et qui aurait été sans doute la plus heureuse, si la vertu et la prudence eussent conduit toutes ses actions ».

Dans cette longue nouvelle, on trouve déjà tout formé le talent de Madame de La Fayette ; sans doute on est encore loin d'atteindre ici la délicate profondeur psychologique de la Princesse de Clèves ; il y a encore bien de la sécheresse dans ce récit, mais il est admirablement conduit et l'atmosphère dans laquelle vivent les personnages de l'auteur, sa conception de la vie sociale et de l'amour apparaissent déjà comme très personnels, très vivants, et ils s'imposent fortement au lecteur.