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LE LION

Paru en 1958, ce livre est un des derniers romans de Joseph Kessel, écrivain français d'origine russe (1898-1979). C'est aussi l'un des plus charmants.

L'infatigable voyageur qu'est l'auteur nous transporte au Kenya. au pied du Kilimandjaro, dans une réserve d'animaux sauvages. Les premiers personnages à entrer en scène sont un singe minuscule et une gazelle si menue que ses cornes ont la minceur d'aiguilles de pin et que ses sabots, quand elle court, ne claquent pas plus fort que des dés. Ils sont venus dans le brouillard de l'aube réveiller le narrateur. Allant d'émerveillement en émerveillement, celui-ci découvrira un à un tous les habitants de l'immense parc : buffles, zèbres, antilopes, guépards, éléphants et rhinocéros, hommes enfin. Parmi ces hommes noirs, les uns sont indépendants comme les fiers Masai, tribu errante, qui campe dans des huttes faites de boue pétrie, puis cuite au soleil, et ne possède pour tout bien que des vaches maigres souvent volées; les autres gravitent, comme le borgne Kihoro, serviteur fidèle et chasseur enragé, autour de la seule famille de Blancs, composée de Bull Bullit, maître après Dieu de la réserve, athlète roux, doué d'une vitalité peu commune, de sa femme Sybil, qui a reçu dans un collège suisse une excellente et très européenne éducation, et de leur fille Patricia.

A dix ans, coiffée en boule, tour à tour vêtue de salopettes délavées ou de mignonnes petites robes, elle sait marcher silencieusement, se faufiler partout, parler tous les dialectes du pays et même sans doute antilope et buffle, zèbre et gazelle, car elle connaît toutes les bêtes et toutes sont ses amies. Mais aucune autant qu'un lion qu'elle a recueilli bébé, nourri au biberon et gardé plusieurs années auprès d'elle. Chaque jour elle a rendez-vous avec lui. Aussi séduisant qu'il soit, ce jardin pourtant n'est pas bucolique, ce n'est pas un paradis perdu, les passions y ont leur place et s'y heurtent. Fasciné, le narrateur voit Patricia tenter d'éprouver son pouvoir et se prendre à son propre piège. Elle quittera avec lui ce qui fut son domaine.

Vif et simple, ce roman au thème joliment insolite, qui vaut autant par la peinture de cette fillette — ou plutôt de cette petite femme — que par celle du monde touchant et fruste des bêtes, est extrêmement attachant par sa fraîcheur.