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LES CONCUSSIONNAIRES.


[Rastratchiki]. Roman de l'écrivain soviétique Valentin Petrovitch Kataev (1897-1986), publié en 1926. Ce roman se situe durant les premières années de la Révolution, et pourtant il semble que rien ne se soit passé en Russie. Aucune trace de bouleversement, aucune trace de cet enthousiasme civique qui anima les débuts du nouveau régime. C'est que les concussionnaires de Kataev sont des types éternels de la vie russe, qui passent à travers les régimes, en empruntent le vocabulaire et les formes extérieures, mais restent fidèles à leur essence intemporelle. Ce sont des personnages gogoliens transportés à l'époque soviétique, et dont Kataev veut souligner la permanence. L'escroc russe est très différent de l'escroc occidental, c'est un escroc « pour rire », il vole par hasard, sans s'en rendre compte.

Le chef-comptable Philippe Stepanovitch et le caissier Vanetchka (Jeannot) viennent de toucher à la banque le traitement de tous les employés de l'administration où ils travaillent. Dans un calme bistrot voisin, ils arrosent comme il convient leur paye, et chacun de s'abandonner à ses rêveries. L'idée de s'amuser un peu mûrit dans leurs cervelles, elle leur a été d'ailleurs insufflée par le courrier Nikita qui prend part à leurs libations. Et les voilà partis pour une suite d'aventures à travers les restaurants moscovites. Jusqu'ici pas la moindre intention de dilapider les deniers publics. « Rentrer chacun chez soi juste au moment où la vie commençait à leur sourire était tout simplement impossible et idiot. Il fallait absolument, de quelque manière que ce soit, prolonger cette soirée agréable et prometteuse... On peut bien une fois dans la vie s'amuser un peu. »
Nous les retrouvons installés avec une certaine Isabelle dans le train de Leningrad sans très bien savoir comment cela est arrivé. Toujours comme chez Gogol, il y a un petit démon qui tente et perd ces deux honorables fonctionnaires. C'est Nikita, le courrier du bureau qui les pousse sur la voie du mal par ses allusions, les file à la banque, au café, leur achète les billets pour Leningrad et les met dans le train. Dès lors, ils sont en route pour l'aventure, de Leningrad à Kalinov, et de ville en ville, c'est partout l'éternelle Russie gogolienne, avec ses filous, ses tricheurs, ses ivrognes, ses joueurs, ses paysans abrutis et ses paysans madrés, jusqu'au jour où les aventures picaresques des deux héros sont brusquement interrompues parce qu'ils sont volés à leur tour. Sans le sou, ils rentrent à Moscou chercher le châtiment qui les attend, et qu'ils n'ont même pas conscience d'avoir mérité.

La verve de ce roman est extraordinaire, et les personnages campés de façon inoubliable. La langue, savoureuse, drue, colorée, se réinvente, dirait-on, sans cesse pour nous communiquer un perpétuel bonheur d'expression. (Traduction française sous le titre Rastratchiki, Gallimard, 1928.)