IN LIBRIS

LA VEILLÉE DE FINNEGAN.

Roman de James Joyce, écrivain irlandais de langue anglaise (1882-1941), publié en 1939 chez Faber & Faber, Londres. Le livre était connu, par des publications partielles échelonnées sur les dix-sept années de sa composition (1922-1939), sous le titre provisoire de Work in Progress. Toute œuvre de Joyce est si étroitement liée aux précédentes que son mouvement propre trouve place dans le vaste rythme d'ensemble : Dedalus était déjà virtuellement dans Gens de Dublin et Ulysse dans Dedalus ; Finnegans Wake enfin dans Ulysse. Ulysse apparaissait comme une somme : état de veille à son extrême, communion du matin, pesanteur de midi, examen de conscience et chute du soir. Le livre s'arrêtait au seuil de la nuit, à l'instant où Mrs Bloom, la femme, avant de s'effacer dans le sommeil, proteste une dernière fois, conscience de la veille au seuil du rêve : « J'ai dit Oui, je veux bien Oui » [I said Yes will Yes]. Avec Finnegans Wake, nous franchissons le seuil. En ce sens, on peut dire que Finnegans Wake est un livre de complément et ferme le cycle, à condition de ne pas oublier qu'il est lui-même un cycle, le « cycle du sommeil », de la durée, puisant à même l'élément féminin de l'eau son symbole. Parallèlement au monologue intérieur de la femme, qui clôt Ulysse, Anna Livia (la rivière Liffey), défaillante, près de s'anéantir dans l'Océan son père, parle : « A way a lone a lest a loved a long the... », et ses dernières paroles, bouclant la boucle, donnent la clef de cette fin de phrase par quoi s'ouvrait le livre : « Riverrum, past Eve and Adam's, front swerve of shore to bend of...» Tel est le temps de cette action : temps fini, durée close par sa récurrence. Quant au lieu, c'est Dublin, ou plutôt le faubourg de Chapelizod, ou bien le Phoenix Park, ou encore les bords de la Liffey. La ville elle-même se trouve réduite à l'état de mémoire, dotée d'une signification antérieure. Quant au titre, il est pris à une chanson populaire (« Tim Finnegan's wake ») et transformé en un sens qui trahit l'un des propos du livre : sonner le réveil de la terre natale par la légende et le mythe. L'apostrophe (Finnegan's) tombe : Finnegans » est pluriel (les fils de Finn, demi-dieu légendaire d'Irlande), « wake » devient verbe, peut-être impératif.
L'action proprement dite ne régit pas les personnages, ni les personnages l'action. Intrigue et personnages restent sans cesse en position de création ils ne sont jamais que projections changeantes d'une réalité plus profonde et cachée, ils n'ont que valeur de symboles. Le maître de l'action, c'est le temps, monde prodigieux de la naissance et du retour. Les noms des personnages ne sont que de simples attributs, de simples reflets. Ainsi Humphrey (ou Harold) Chimpden Earwicker devient rapidement H.C. E., identité mobile pouvant tout à tour signifier : Here Comes Everybody, Haveth Childers Everywhere, Hotchkiss Culthur's Everready, Human Conger Eel, etc. Le livre se divise en trois parties et une sorte d'épilogue. Mieux : en cercles partagés en segments. Le premier cercle est une sorte de genèse, une exposition des formes, une litanie d'attributs. L'auteur y « chante » les thèmes de ses personnages. Il s'agit d'un vaste prélude où Joyce mêle, en d'infinies variations, — un cycle couvrant l'autre, — les multiples échos de chacun de ses héros. Ces échos résonnent d'un bout à l'autre de l'énorme cave close du temps qu'est le livre entier. Histoire et mythologie étroitement confuses : tous les personnages sont autant de modalités de l'homme à travers sa mémoire. De la Genèse au Zend, en passant par Tristan et Isolde (le faubourg de Chapelizod, c'est Chapelle-Isolde où naquit Iseult) et en pénétrant au cœur de la cosmogonie nordique, l'homme parcourt en sa totalité l'immense parc où revit sa mémoire. Il devient à la fois meneur de jeu, protagoniste et spectateur. Par chacun de nous le temps s'exprime. En chacun de nous vit sourdement la réalité du mythe et de l'histoire. Humphrey Chimpden Earwicker, H. C. E., Here Comes Everybody (littéralement : « Voici venir tout le monde »), sir Perse O'Reilly, capitaine norvégien retraité (héros lointain et fatigué de la conquête de l'Irlande), c'est aussi bien le vieil Adam, ou « sir Tristam, violer d'amores », ou Noé, ou comiquement Haveth Childers Everywhere (littéralement : « A des enfants partout »), ou férocement Human Conger Eel (« Le congre humain »). C'est, en bref, tout attribut qui dort en nous et la nuit s'éveille quand la conscience se détend. H. C. E., c'est aussi et à la fois le dur principe mâle (rocher en ville), un tenancier de cabaret, un conquérant ravisseur de la frêle Anna Liffey, etc. La femme, double fidèle et pôle persistant, est tantôt rivière, tantôt petite fille (Izzy-Isolde) que pourchasse son père le vieux tailleur, tantôt Plurabelle ou Anna Livia, ravie, soumise, puis Liffey vieillie sous le harnois d'une double conquête, épouse lasse et rivière assouvie. Le premier cercle, si étroitement couvert en puissance par les autres, révélateur et révélé à la fois, nous fait parcourir tout le livre. Sur cette première partie pèse continûment le coup de tonnerre initial annonciateur des genèses, mais aussi écho de la chute originelle :
bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonnerronntuonthunntrovarrhounawnskawntoohoohoordenenthurnuk!
Soirée orageuse sur Dublin ; climat mythologique par excellence : le plus grand poids du monde. La peur, climat moral du mythe, source de religion (Joyce lui-même, dans la vie. avait une terreur panique et sacrée du tonnerre). Il est environ huit heures du soir. Nuit proche (en fait, il fait nuit dès qu'on ouvre le livre). Le cercle se ferme sur le départ des lavandières qui, bras nus battant le linge dans les eaux de la Liffey (« oh dites-moi tout ce que vous savez d'Anna Livia... »), ont raconté le rapt de la jeune rivière par le conquérant « Night now !
Neuf heures. Le second cercle s'ouvre. Nous entrons dans le plein de l'action. La virtuosité de Joyce est étourdissante. Quatre épisodes : Le mime de Mick, Nick et les Maggies (les enfants jouent), La chambre des enfants (ils font leurs devoirs du soir), Le bistro des parents. Fermeture : il est onze heures environ à l'horloge quand le cercle se ferme. Deux heures à peine de durée : près de deux cents pages. De ces éléments de vie quotidienne Joyce fait un remue-ménage de l'esprit. Les enfants jouent-ils ? Leurs jeux prennent aussitôt une tournure mythologique, métaphysique, théologique. La partie finit en mêlée : révolte des anges... Dans leur chambre les deux jumeaux (Mick et Nick, ou Shem et Shaun, ou Abel et Cain selon les épisodes) et Izzy, leur sœur, finissent la soirée sur leurs devoirs. Géométrie, Thème : la construction du triangle équilatéral, le delta du fleuve. L'épisode se termine par une « lettre nocturne des enfants aux parents, qui sert de transition à l'épisode du bistro. Cette scène se partage entre la conversation du patron (le capitaine norvégien) et du tailleur (père d'Anna Livia), qui se jettent des injures, soutenus par la basse grave des autres consommateurs. Dans le « Snug » (coin privé, séparé du « zinc » par une cloison) devisent tranquillement quatre hommes (les quatre Évangélistes, les quatre provinces d'Irlande...) Ils passent tous quatre directement dans le sommeil d'un des jumeaux, Shaun. Nous sommes désormais au cœur de la nuit, si profondément que Shaun dort d'un double sommeil. Les Quatre vont interroger l'enfant et figurer les catégories principales de la conscience. Questionnaire serré ! Véritable examen de conscience ontologique ! Au centre de l'épisode se situe la fable « The Ondt and the Gracehoper » (thème original : « The Ant and the Grasshopper «, « la Cigale et la Fourmi ; ont devenant ondt = l'être, grasshopper devenant grace [la grâce] hoper [celui qui espère]). Shaun sort victorieux de l'examen. Il a droit à la résurrection. Première étape de son entrée dans la nuit du Jugement.
Il est environ trois heures du matin. Nous sommes transportés dans la chambre des parents. Est-ce un cri ou un coup à la porte d'en bas ? La femme et l'homme se lèvent en sursaut. La femme prend la lampe à pétrole. Ils franchissent le seuil, mais ils n'iront pas loin. Ce cri venait d'ailleurs. Ils attendent. Ils sont poursuivis par deux voix. Double conscience, mâle et femelle ? Double principe du bien et du mal ? Mauvaise et bonne fées penchées sur le sommeil des enfants ? Ils écoutent. Bénédiction des voix sur Izzy. Bénédiction mâle sur le sommeil des jumeaux. Le calme retombe sur la maison. L'homme et la femme regagnent le lit et le sommeil. Un temps se passe. Un temps pour rien, lourd de vide. Et soudain retentit l'appel du jour — appel des origines (Joyce utilise directement le mot sanskrit, père philosophique).
Dernier cercle : épilogue. En une trentaine de pages vertigineuses, tous les principaux thèmes sont repris. Les personnages et leurs attributs subissent une dernière métamorphose. Earwicker d'abord : c'est à lui que le chant d'éveil du jour s'adresse plus particulièrement. C'est lui qui, de son réveil pâteux de cabaretier, va peu à peu redevenir le rocher conquérant, le mâle debout tourné vers le « retour » (du temps et de ses forces originelles) tandis que la femme-rivière faiblit d'autant, à mesure qu'approche la fin de la nuit, son royaume, à mesure qu'approche l'embouchure. Elle s'humilie, elle défaille, elle se confond de plus en plus, elle retourne à son père. « Et tout cela est vieux et vieux et triste et vieux et triste et lasse j'en reviens à vous, mon père, et à votre froideur, à vos froides démences mon père à vos froides et folles terreurs «. C'est elle, Anna Liffey, qui a proposé à son mari cette ultime promenade à l'aube, ce retour au lieu qui vit le rapt et leur première union, cependant que tout s'éclaire à l'entour, que, sur les vitraux de la petite chapelle de St-Kevin, à Chapelizod, le jour levant éclaire une dernière reprise des motifs : les légendes des deux saints jumeaux de l'Irlande, Bevin et Patrick. Un dernier cri, résurrection de Finn (Tim Finigan revenant à la vie) : « Finn, again ! » ; puis le cycle se clôt, le livre se ferme sur le mot le plus banal et le plus neutre de la langue anglaise, « the ».... et se rouvre aussitôt sur la première phrase.
La langue de Finnegans Wake est liquide comme le fleuve qui en est le thème, mais en même temps si étroitement liée aux profondeurs du livre qu'elle en est aussi à la fois le roc, le sol nourricier et la sève. Non seulement elle exprime, mais elle est exprimée. Joyce y a puisé comme à une source de pensée. Pendant dix-sept années il a creusé, poussé ses racines en tous sens, se nourrissant de tout ce qui, lentement déposé par les siècles, constitue le terreau de l'esprit humain, se soumettant la sémantique, pesant les formes, dissociant ou rejoignant les principes, couvrant l'aire des langues (du sanskrit au danois), environ soixante langues, et dialectes jetés au creuset de son imagination, fondus, amalgamés. Ce livre de Protée exigeait son propre langage et la métamorphose de la langue allait de pair avec celle des personnages. Le jeu se fait sur les racines inébranlables des mots, de même que le jeu des acteurs gravite autour du temps clos. Que Joyce ait dû choisir, pour exprimer cette gravitation, le processus du « jeu des mots », — processus le plus digne de Protée, — il n'en pouvait être autrement. Car non seulement il ne fallait pas que le livre fût terrain de savants, mais encore (et c'est là sans doute la seule et double ressemblance qu'il y ait entre Joyce et Rabelais) qu'il atteignît « immédiatement» l'homme dans le lecteur.