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LE MEILLEUR DES MONDES.


 Ce roman publié en 1932 demeure certainement l'œuvre la plus populaire de l'écrivain anglais Aldous Huxley (1894-1983). Il s'agit d'une utopie futuriste et pessimiste, qui évoque en l'an 2 500 un monde uni gouverné par une oligarchie. Dieu est devenu Notre Ford auquel on voue un culte puisque le monde est voué à la surproduction, à la surpopulation et à la surconsommation. La technique règne pour assurer la réalisation de la devise de l'État : « Communauté, Identité, Stabilité », toutes les ressources de la science sont mises en œuvre. La génétique a progressé au point d'assurer la reproduction des citoyens dans des éprouvettes où chaque classe sociale est ainsi pré-conditionnée à son rôle futur. Une différence d'oxygénation produit des types Alpha, Béta, Gamma, etc. jusqu'aux Semi- Avortons et Avortons du prolétariat voués aux tâches répugnantes. Le processus de Bokanovsky permettant d'obtenir soixante jumeaux identiques d'un même œuf, les esclaves sont des sortes de robots mais n'ont pas conscience de leur esclavage. Le conditionnement du premier âge suscite l'horreur du beau et du gratuit, l'hypnopédie apprend à chacun le bonheur attaché à sa place dans la hiérarchie et tout le monde nage dans la joie. En cas de défaillance euphorique le « soma » est d'ailleurs à portée de la main. Les loisirs sont meublés par des voyages, des cérémonies religieuses et érotiques entre personnes stérilisées et stimulées au besoin par des pilules. La mort est remplacée par une vieillesse galopante et l'euthanasie suivie d'incinération. La littérature, la religion traditionnelle, la famille ont disparu tandis que parler d'amour ou de parents est de la dernière indécence. Tandis que le directeur-dictateur Mustapha Menier veille sur le Bonheur pour Tous, la logique impeccable de cette vie absurde se détraque. Un peu de l'alcool réservé aux Gammas n'a-t-il pas été versé par erreur dans l'éprouvette d'un Alpha Plus ? Bernard Marx, ingénieur en hypnopédie, se révèle curieusement anormal : gêné par ses inférieurs, pris de désirs amoureux et de pudeurs étranges, il se pose des problèmes que le soma ne résout pas plus que la belle Lenina. On l'exile dans une île lointaine, en l'occurrence une réserve de « Primitifs » du Nouveau-Mexique. Il en ramènera un « bon sauvage » qui distrait un instant la foule civilisée avant de connaître une fin désespérée et tragique. John Le Sauvage, c'est l'homme de notre siècle qui a lu Shakespeare, a des sentiments non conditionnés et connaît la souffrance. Devant le spectacle du bonheur imposé il choisit le mysticisme et la mort.

Tous les personnages de Huxley se heurtent-ils donc au monde sans faille de la médiocrité standardisée et n'y a-t-il aucune issue dans l'utopie de Ford ? Apparemment pas. Marx, qui voudrait aimer, et Helmholtz, l'ingénieur en mécanique émotionnelle qui voudrait être écrivain sont exilés. John se suicide. Vingt ans avant la bombe atomique l'auteur dépasse, dans un style qui rappelle Voltaire et Anatole France les critiques que J. B. Priestley adressait à une Angleterre américanisée dans English Journey. Au-delà du 1984 d'Orwell, il nous transporte dans un univers dont la vérité prémonitoire donne encore le frisson. De nos jours l'évolution des États-Unis et la mise au point des techniques décrites dans le Meilleur des mondes rendent celui-ci moins invraisemblable, mais on vit en 1932 dans cette utopie de science-fiction une brillante invention teintée de pornographie plus que cet assemblage d'intelligence et de culture qui devinait les formes de notre futur. Le livre laisse pourtant une impression d'inachevé, de déséquilibre malgré le brio de sa critique ; l'anarchie qu'il préconise n'est pas révolutionnaire, elle préconise une réforme des âmes plus que des structures et des institutions. Les solutions se perdent dans un mysticisme décevant. Dans la préface qu'il écrivit en 1946 pour le Meilleur des mondes dont un million d'exemplaires étaient alors vendus, Huxley ne préconise pas d'autres antidotes au « monde meilleur que la conquête de la liberté dans une non-violence stoïque » et 1a décentralisation de la science appliquée et son utilisation, non comme une fin vers laquelle les hommes deviennent des moyens, mais comme le moyen de produire une race d'individus libres.