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LES MISÉRABLES.

Vaste roman de Victor Hugo (1802-1885), publié en dix volumes par l'éditeur Lacroix à Paris, du 3 avril au 30 juin 1862, alors que l'auteur était en exil à Guernesey. Il est intéressant de noter que cette œuvre, énorme réquisitoire social, fut commencée par Hugo, qui l'appelait alors les Misères, l'année même où Louis-Philippe le fit pair de France (1845). Il y travailla toute l'année 1847, mais ses travaux furent interrompus par les événements politiques auxquels il prit une part active : maire provisoire du VIIIe arrondissement de Paris en février 1848, le lendemain du jour où le Gouvernement provisoire abolissait la Pairie ; battu aux élections d'avril qui virent le triomphe de Lamartine puis élu en juin député conservateur à l'Assemblée Législative de 1849, Victor Hugo, s'il n'avait pas le temps de poursuivre son œuvre, demeurait fidèle à ce sentiment d'indignation et de pitié qui lui avait fait l'entreprendre. Cette fidélité se manifesta dans son discours sur la misère, prononcé devant l'Assemblée et qui fit scandale. Peu après, Hugo rompait avec le « Parti de l'Ordre ». Après avoir longtemps hésité, après s'être satisfait des honneurs officiels, Hugo, à cinquante ans, quelque peu assoupi dans sa gloire déjà ancienne, se réveille et se lance dans la bataille et, une fois lancé, il ne s'arrête plus. Il ne calcule pas, il ne manœuvre pas comme la plupart des intellectuels du temps il prend résolument le parti du danger. Il se lève en adversaire du Prince-Président, lors du coup d'État du 2 décembre 1851, il tente d'organiser la résistance ; quand tout a échoué, il part pour Bruxelles. La riposte ne tarde pas à venir : Louis Napoléon-Bonaparte signe le décret d'expulsion qui le tiendra hors de France Pendant dix-sept ans, jusqu'en 1870. Tout occupé à attaquer avec une violence extrême le pouvoir impérial (Napoléon le Petit et les Châtiments), Hugo délaisse les Misérables malgré l’insistance de son éditeur. Ce n'est que lors d'une interruption dans la rédaction de la Fin de Satan, en 1860, qu'il se remet à l'ouvrage, écrivant une longue « préface philosophique » qu'il n'achèvera jamais. En 1861, il termine son roman, près de Waterloo (qui y tient un rôle considérable). En octobre 1861, il signe un contrat avec son éditeur qui lui assure 300.000 francs (une véritable fortune pour l'époque). Les Misérables peuvent passer pour un roman historique ou un roman à    thèse en fait, c'est une épopée d'un genre spécial, une épopée du peuple c'est aussi un énorme pamphlet indigné plutôt que satirique, plein de naïvetés et de déclamations, mais toujours puissant et généreux. Il est certain que Hugo a subi, au début de son roman, l'influence de Balzac : la description du - personnage et des habitudes de Monseigneur Myriel, celle de M. Gillenormand, à quelques outrances près, par sa précision, son souci de n'omettre aucun détail vivant, pourraient presque prendre place dans la Comédie humaine. Toutefois, cette imitation est bientôt étouffée par le lyrisme, le caractère épique du récit. Non moins grande est l'influence exercée sur Hugo par les romans-feuilletons qui venaient de faire connaître à leurs auteurs une popularité sans précédent : les Mémoires du diable de Frédéric Soulié sont de 1841, les Mystères de Paris d'Eugène Sue de 1842. Bien que les Misérables n'aient jamais été publiés en feuilleton, Hugo emploie souvent la technique au genre, qui laisse le lecteur haletant et le force à poursuivre sa lecture. On peut encore déceler dans les Misérables bien d'autres influences, celle des romans socialistes et sentimentaux de George Sand, par exemple, retenons surtout celle des socialistes français et particulièrement des utopistes comme Cabet, Proudhon et Fourier. Est-ce à dire que Victor Hugo n'est pas lui-même dans les Misérables ? Tout au contraire, il est peu d'œuvres qui soient plus représentatives de sa personnalité, peu qui reflètent mieux ses défauts : l'enflure, l'incohérence, la tendance à la déclamation et au fatras, et ses qualités : sa générosité humaine, son pouvoir de s'indigner et d'imposer ses indignations et surtout ce sens, qu'on ne peut malgré tout lui dénier, de la grandeur. Aussi les Misérables contiennent-ils les plus grandes beautés, à côté des plus insipides bavardages ; l'œuvre abonde en pédanteries de cuistre, en idéologies fumeuses, en naïvetés désarmantes, en effets grossiers Hugo y abuse sans cesse des antithèses, des parallèles, des définitions paradoxales il se livre sans contrôle à un goût assez douteux des rapprochements, des formules laconiques et creuses où il entend résumer sa pensée. Surtout il n'est pas psychologue, ses personnages sont des types plutôt que des êtres vivants ; voulant dépasser le réel, il est bien souvent resté en deçà. Ses caractères manquent de nuances, ils sont d'un bloc, absolus, en un mot, invraisemblables. Mais si les personnages n'ont pas de sang, ni d'épaisseur, les ensembles valent mieux que les individus. Hugo trace des fresques étonnantes par la richesse des lignes et des couleurs et on se récrierait d'admiration, si l'on n'était que trop souvent gêné par les allures qu'il se donne de prophète et de démiurge, et par ce besoin constant de tirer des scènes les plus vivantes et les plus poignantes des leçons et un symbolisme prétentieux.

Le roman comprend cinq parties :
La première, « Fantine », s'ouvre sur le long portrait d'un saint homme, M. Myriel, évêque de Digne, incarnation des plus authentiques vertus chrétiennes. Dès le deuxième livre apparaît le personnage qui sera le héros de tout le roman, le forçat Jean Valjean. Jean Valjean est un homme du peuple, l'homme du peuple par excellence, un homme qui aurait pu être bon si les circonstances, si la société le lui avaient permis, mais sa vie infernale en a fait l'individu le plus misérable, le moins éclairé vivant dans une atmosphère sordide où les meilleurs deviendraient des damnés, il s'est réfugié dans une inconscience complète, accablé sous les coups d'un destin féroce. Pour avoir volé du pain pour des neveux qui n'avaient rien à manger depuis plusieurs jours, il a été envoyé au bagne ses tentatives d'évasion ont retardé à plusieurs reprises sa délivrance. Il n'en sort qu'au bout de vingt ans, aigri, diminué, gâté par d'odieuses promiscuités. La société a fait d'un être faible, une bête brute, et elle entend le traiter comme tel. La seule force qui demeure dans ce forçat est la haine. La liberté qu'on lui rend ne peut plus faire de lui qu'un criminel ; il est admis dans la société, à condition qu'il reste en marge on le considère comme un paria, comme un pestiféré, et tous s'écartent de lui. Arrivé à Digne, il est repoussé de partout et ne trouve d'asile que chez l'évêque qui le traite comme un égal, sans même s'informer d'où il vient et qui il est. La confiance de M. Myriel émeut Jean Valjean, mais plus encore le trouble et le gêne. Au cours de la nuit qu'il passe à l'évêché, il est repris par ses hantises et vole les seuls objets précieux que l'évêque conservait : deux candélabres d'argent. Arrêté, reconduit chez sa victime, il croit à un véritable prodige lorsque M. Myriel affirme avec tranquillité que c'est lui qui a fait présent des deux candélabres à son hôte. En quittant Digne, Valjean commet sans l'avoir voulu un dernier larcin, en volant un petit ramoneur. Mais la miséricorde de l'évêque fait son chemin dans cette âme obscure : une faible lueur s'allume en lui, et une singulière métamorphose commence. Au livre III, « En l'année 1817 », l'auteur nous conduit dans le milieu des étudiants de Paris ; une jeune fille séduite par l'un d'entre eux, Fantine, se voit abandonnée. Seule, désespérée, elle tente d'élever la petite fille, Cosette, qui lui reste de cette liaison ; puis, à bout de force, elle la confie à une aubergiste rencontrée par hasard, la Thénardier, et disparaît. Au livre IV, nous apprendrons quelle est la vie de la petite fille abandonnée à ce couple louche d'aubergistes, qui exigent des sommes considérables de la mère et traitent Cosette comme une misérable servante. Avec le livre V. nous faisons la connaissance d'un industriel de Montreuil-sur-Mer, dont l'habile conduite commerciale est décrite avec le même enthousiasme et la même précision que dans les romans de Balzac. Cet homme mystérieux, qui est en train de faire une fortune considérable dans l'industrie des verroteries noires, n'est autre que Jean Valjean, qui se fait appeler Monsieur Madeleine. Sa popularité est grande à Montreuil où sa générosité, toute chrétienne, lui conquiert l'estime générale et lui vaut le poste de maire. Fantine, qui a été quelque temps ouvrière chez Monsieur Madeleine, puis a été renvoyée à la suite d'une dénonciation, est recueillie par l'industriel qui essaie de réparer le mal qu'on lui a fait en sou nom. Un homme, cependant, épie le maire de Montreuil : cet homme est un inspecteur de police, Javert, qui a cru reconnaître dans cet honorable bourgeois, l'ancien forçat Jean Valjean (livre VI). Un événement imprévu vient jeter le trouble dans l'âme de Monsieur Madeleine : on juge aux Assises d'Arras un homme, vagabond et malfaiteur de petite envergure, en qui on a cru reconnaître l'ancien forçat, Valjean. Toute l'accusation repose sur cette fausse identification. Après de longues hésitations (cf. le fameux chapitre : • Une tempête sous un crâne livre VII, ch. 3), Monsieur Madeleine se rend aux Assises et déclare, dans la salle d'audience, au milieu de la stupeur générale, que Jean Valjean c'est lui. L'ancien forçat est confié à la garde de Javert, mais réussit à s'évader, tandis que meurt Fantine, heureuse, car elle attend le retour auprès d'elle de sa petite Cosette.

La deuxième partie des Misérables : • Cosette débute par une visite de l'auteur au champ de bataille de Waterloo. La mention d'un fait divers survenu après la bataille, le sauvetage par un simple soldat. Thénardier, d'un colonel d'Empire, le baron Pontmercy, est le prétexte choisi par Hugo pour tenter de recomposer un tableau objectif de la fameuse journée. Au livre II, nous retrouvons le forçat Jean Valjean, repris et renvoyé aux galères, Il s'évade de nouveau en se jetant à la mer ; les autorités le considèrent dorénavant comme mort noyé. Valjean avait déposé une partie de sa fortune dans le bois de Montfermeil, à deux pas de l'auberge des Thénardier. Au cours d'un voyage à sa cachette, il rencontre la petite Cosette, la délivre de cet enfer où elle vivait, et décide de se charger de son éducation. L'homme et la petite fille habitent quelque temps une obscure masure située dans un des quartiers les plus mal famés et les plus solitaires de Paris. Mais la police retrouve la trace de Valjean ; celui-ci, pourchassé par les rues et bientôt cerné, trouve son Salut en franchissant le mur d'un couvent, le Petit Picpus. Trois livres sont consacrés par Hugo à décrire la vie au jour le jour de ce couvent de Bernardines et surtout à exposer ses idées sur la vie monastique. Il le fait d'ailleurs avec un tact et même une relative compréhension qui, sont tout à son honneur.
Par un coup de chance inouïe, le jardinier du couvent est un ancien habitant de Montreuil-sur-Mer, à qui, autrefois, Monsieur Madeleine a sauvé la vie. Afin de se faire accepter comme jardinier adjoint, Jean Valjean conçoit un projet singulier : pour sortir du couvent et y rentrer de nouveau, en tant que frère du jardinier, il prend la place d'une religieuse morte, se fait enterrer dans son cercueil, puis se présente à la Mère supérieure. Cet épisode digne d'Alexandre Dumas se termine par la réussite de l'opération ; Jean Valjean et Cosette sont intégrés dans la communauté et n'ont plus rien à craindre de la police.

La troisième partie : « Marius », nous introduit dans l'intimité de trois nouveaux personnages qui vont tenir dans l'œuvre une place considérable : le premier, c'est Gavroche, le personnage le plus populaire du roman, dont le nom deviendra bientôt un nom commun. Gavroche, c'est l'incarnation du gamin de Paris, à la fois enfant malingre et homme fait, par la maturité que lui donnent la misère et la nécessité de subvenir à ses propres besoins, cœur d'or et ferment de révolution, malicieux, effronté, spirituel, « au demeurant, le meilleur fils du monde», Gavroche n'est autre que le fils de l'aubergiste Thénardier, qui l'a abandonné. En contraste avec cette personnification de l'« avenir latent » du peuple, Hugo nous présente au livre II, le portrait d'un grand bourgeois, issu tout droit du XVIIIe siècle, M. Gillenormand, nonagénaire voltairien, ami du plaisir et homme d'ancien Régime. C'est un des personnages les plus vivants, les plus réussis de toute l'œuvre. M. Gillenormand a laissé, malgré sa répugnance pour le Bonaparte sa seconde fille épouser un baron d'Empire, le colonel Pontmercy, mort à Waterloo. Sa fille n'a pas survécu et de cette malencontreuse histoire de famille, il n'est resté qu'un fils, Marius. En atteignant l'âge d'homme, Marius découvre que le monde n'est pas tel que le lui a décrit son grand-père. En faisant ses études de droit, il entre en relations avec un groupe d'étudiants républicains, épris de la démocratie antique et n'attendant qu'une occasion pour se révéler des révolutionnaires actifs. Ce sont : le très beau et très insensible Enjolras (Hugo a certainement pensé à Saint-Just en traçant ce portrait) ;          Combeferre, le logicien, plus humain qu'Enjolras ; Prouvaire, l'érudit ; un ouvrier en éventails Feuilly ; Courfeyras, le modéré. Mais Marius n'est pas au bout de ses surprises : à la suite d'un singulier concours de circonstances, il découvre que son père, le baron Pontmercy, n'est pas mort, qu'il vit en Normandie et n'a renoncé à voir son fils que pour lui éviter d'être déshérité par son grand-père, Gillenormand. Mais Marius ne retrouvera son père que sur son lit de mort ; et devant le cadavre, il lui jurera fidélité à son idéal. On sait qu'en décrivant Marius, Hugo a voulu se peindre tel qu'il était à vingt ans : idéaliste et ignorant, chaste et passionné. Le livre VII nous introduit dans les bas-fonds de Paris, et l'évocation de quatre redoutables bandits est le prétexte à une apostrophe quelque peu déclamatoire. Nous découvrons ensuite la famille Thénardier à Paris : Thénardier et sa femme, ruinés et exaspérés par la misère, sont devenus d'assez sordides personnages, à demi-mendiants, à demi-brigands. Ils réussissent à attirer dans leurs filets une bonne âme. M. Leblanc, en qui nous reconnaissons bientôt la troisième incarnation de Jean Valjean. Celui-ci vit maintenant tranquille avec Cosette qui passe pour sa fille rendu prudent par ses aventures successives, il se cache, mais n'en poursuit pas moins patiemment cette lente métamorphose de lui-même qui commença autrefois à Digne. Les Thénardier ont flairé que cet homme avait avant tout intérêt à préserver le mystère dont il s'entourait. Leblanc, compatissant, essaie de les aider, sans se douter à qui il a affaire. Thénardier est sur le point d'exercer sur lui un odieux chantage et, devant sa résistance, s'apprête à le torturer, quand Marius, voisin de chambre des Thénardier, qui a surpris une conversation atroce entre Thénardier et sa femme au sujet de Leblanc, fait intervenir la police, en la personne de Javert. Les bandits sont arrêtés, mais Jean Valjean a réussi lui aussi à disparaître, ne tenant pas à faire l'objet d'une enquête.
Le Ier livre, « Quelques pages d'histoire », de la quatrième partie : «L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis» entend être une sorte de Panorama politique de la France en 1831-1832. Hugo y fait preuve d'une certaine pénétration historique, qu'il présente d'ailleurs comme une perspicacité prophétique. Le livre II est consacré à l'étonnante fille de Thénardier, Éponine, à demi corrompue, à demi-sublime qui sert de lien entre les différents personnages ; à propos de la détention de Thénardier et de ses complices, l'auteur nous fait entrer dans le monde des prisons dont il trace une image assez saisissante. Puis, nous passons dans l'étrange et secrète maison de la rue Plumet, habitée par Jean Valjean et Cosette. Marius a rencontré au Luxembourg Cosette, accompagnée de celui qu'il croit être son père ; il s'est aussitôt épris pour elle d'un amour où la timidité et le respect se mêlent à la passion la plus vive. Victor Hugo s'étend ici avec complaisance sur cette idylle aussi conventionnelle que fade. Mais les événements s'accélèrent : Thénardier s'évade de prison avec l'involontaire complicité de son fils. Gavroche, qu'il reconnaît à peine. Marius va demander à son grand-père, M. Gillenormand, l'autorisation d'épouser Cosette. Il n'en tire que des sarcasmes et s'enfuit, alors que le vieillard, désespéré, tente en vain de le rappeler. Puis Cosette disparaît, Jean Valjean, inquiet, ayant jugé utile de changer de domicile. Mais les aventures des personnages passent au second plan, le véritable héros du roman, c'est maintenant le peuple de Paris insurgé. Longtemps préparé, longtemps travaillé, il se soulève à l'occasion des funérailles du général Lamarque, bonapartiste et républicain. Après certaines considérations quelque peu emphatiques, mais généreuses, sur le peuple et sur l'esprit révolutionnaire de Paris, Hugo dresse minutieusement un tableau complet de l'émeute. Les barricades semblent s'élever du sol ; des boutiques sortent des armes et des hommes décidés et austères. Sur la barricade de la rue de l'Homme Armé, près de la rue Saint-Denis, se retrouveront et fraterniseront les personnages les plus sympathiques à Hugo : Enjolras et sa bande, Gavroche ; plus tard, Marius, amené là tout autant par le désespoir d'avoir perdu Cosette que par des sentiments républicains qu'il croit être l'héritage sacré de son père ; Jean Valjean enfin, blessé au cœur depuis qu'il sait que Cosette aime et résolu à se sacrifier pour lui rendre son indépendance. Hugo sait trouver, dans l'évocation de cette émeute qu'il traite comme une épopée, des accents d'une grande noblesse et dont la conviction entraîne le lecteur. Il se révèle ici un admirable narrateur, plus apte à manier des masses que des individus, à évoquer des actions plutôt que des sentiments.

La cinquième partie : «Jean Valjean» est tout entière consacrée à la réhabilitation et à la mort de l'ancien forçat. Après s'être vu confié la garde de l'inspecteur de police Javert, qu'il feint d'exécuter sommairement mais qu'il libère, Jean Valjean sauve Marius, blessé lors de l'assaut des troupes contre la barricade, au cours de laquelle meurent la plupart des héros républicains. Il disparaît dans une bouche d'égout avec son fardeau. Hugo ne peut s'empêcher ici de placer un fort long discours, plein d'érudition et de considérations politico-socialo-économiques sur les égouts de Paris (livre II : « L'intestin de Léviathan »). Puis nous suivons l'invraisemblable pérégrination de Jean Valjean dans ces cloaques, au cours de laquelle il manifeste une vigueur physique et une force d'âme peu communes. La rencontre avec Thénardier qui s'y cache pour d'autres motifs (les deux hommes ne se reconnaissent pas) le sauve ; il peut alors sortir de l'égout et ramener chez son grand-père, Marius. Le vieillard pense mourir de chagrin en voyant son petit-fils dans un tel état, puis de bonheur en le voyant se rétablit. Mais Marius ne revient à la vie que pour retrouver Cosette. Devant une telle continuité de vues, Gillenormand et Valjean s'inclinent et font tout pour rendre heureux les deux jeunes gens. Entre temps, Javert, que l'incompréhensible générosité de Jean Valjean a rendu fou, se jette dans la Seine. Le bonheur de tous serait complet, si Marius n’était saisi de quelque soupçon devant la singulière personnalité de son beau-père et si celui-ci ne s'isolait de plus en plus dans une solitude inexplicable. Enfin, Jean Valjean avoue à Marius sa véritable personnalité et donc qu'il n'est pas le père de Cosette. D'un commun accord, les deux hommes décident que Valjean ne viendra voir Cosette seule que de temps en temps, et qu'il espacera ses visites jusqu'à disparaître définitivement. Un nouveau coup de théâtre fait connaître à Marius quel héros et quel saint fut celui qu'il croyait son beau-père. Il l'apprend à Cosette et tous deux se rendent en grande hâte chez Jean Valjean. Ils le trouvent agonisant ; non seulement il consent à mourir, mais il appelle la mort. La vue de ceux qu'il considère comme ses enfants lui donne le plus grand bonheur de sa vie et il meurt dans leurs bras, rasséréné et justifié.

Les Misérables sont donc loin de n'être que l'histoire touchante certes, mais quelque peu invraisemblable et mélodramatique, de la réhabilitation d'un forçat victime de la société. Jean Valjean est plutôt un fil conducteur et un symbole qu'un personnage vraiment vivant et vécu. Il part d'une trop grande abjection et parvient à une trop haute sainteté ; c'est un géant terrassé par le destin, une victime exemplaire plutôt .qu'un homme ; c'est surtout l'illustration, la personnification d'une thèse généreuse, mais quelque peu primaire. Le véritable personnage, c'est le peuple de Paris, dont Victor Hugo retrace avec une chaleur communicative, une force émouvante et un incontestable talent épique, les petites misères et les heures glorieuses. Il faut ajouter qu'entre ce fond éclatant de sons et de couleurs et les figures de premier plan, le contact reste toujours parfaitement établi, comme si un seul et même courant de vie passait des uns aux autres et que l'ensemble ne tendît qu'à reconstituer l'image d'une humanité souffrante, misérable, mais toutefois pleine de grandeur. C'est même dans la mesure où les personnages se mêlent, participent à cette humanité, qu'ils attirent la sympathie d'Hugo et qu'ils nous émeuvent et nous captivent. Par contre, sur le plan individuel, les créatures de Hugo ont un caractère aussi artificiel, une psychologie aussi sommaire que son héros principal. Tous ressortissent plus ou moins à cette forme simpliste de manichéisme que cultivait inconsciemment Hugo et qui sous-tend toutes ses œuvres. Devant l'incompatibilité radicale entre le beau et l'horrible, entre les intentions et les actes, entre les causes et leurs conséquences, Hugo ne peut voir le bien que dans l'expiation, le mal que comme un fatal déterminisme social ; et ce contraste est d'autant plus dramatique, d'autant plus irrémédiable, que le mal n'est pas toujours en nous-mêmes et que la victoire du bien ne sera pas assurée par des victoires individuelles, mais seulement par le triomphe de l'humanité dans son ensemble. Ce sont ces vues qui créent la véritable tragédie des Misérables, qui unissent entre eux tous les personnages et qui donnent à l'œuvre son homogénéité, son unité, malgré son apparent désordre. Dans ce cadre, Jean Valjean n'est pas seulement un symbole, c'est un archétype humain, c'est une manière de Christ qui prend sur lui le péché du monde et l'expie. Victime tout d'abord inconsciente, accablée par les humiliations et vouée à l'abrutissement qui semble faire partie intégrante de la condition humaine, du moins de la condition humaine dans un état social donné, il s'éveillera peu à peu à son destin ; non seulement il le supportera, mais il l'assumera pleinement et, dans l'immense et continu effort qu'il s'imposera pour se racheter, c'est l'humanité tout entière qu'il entraînera dans cette expiation, en vue de rendre au monde une paix où la joie n'a rien à voir.
Cependant, plutôt que par cette idéologie généreuse, ce caractère épique, qui ont bien vieillis, c'est surtout par l'évocation si pittoresque et, le plus souvent, si vraie de la réalité que les Misérables demeurent vivants c'est par là aussi qu'ils ont, exercé une profonde influence sur l'évolution du roman français. Roman sur le peuple, les Misérables sont aussi un roman pour le peuple dont le succès ne s'est pas démenti jusqu'à nos fours.