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ÂMES MORTES (Les)

Roman-poème de l'écrivain russe Nikolaï Vaesiliévitch Gogol (1809-1852), qui devait comprendre trois parties. L'auteur y travailla pendant plus de quinze ans : la première fut publiée en 1842 ; la seconde, toujours sous le même titre, parut un peu plus tard, mais elle est inachevée : quant à la troisième, elle fut détruite par l'auteur lui-même. Selon l'intention première de Gogol, cet ouvrage devait  révéler au lecteur, l'homme russe tout entier, aussi bien dans ses qualités et ses richesses morales qui le rendent supérieur aux autres peuples que dans les défauts qui lui confèrent, eux aussi, une indiscutable supériorité sur les autres A vrai dire, l'œuvre telle qu'elle nous est parvenue, ne révèle que les vices et les défauts et c'est à peine si dans la seconde partie, on entrevoit ce qu'aurait pu être cette exaltation des valeurs spirituelles que se proposait l'auteur. S'il fut un temps où l'on put reprocher à Gogol, comme le fit Mérimée, son « goût décidé pour le laid », on comprend mieux aujourd'hui combien ce souci de stigmatiser le vice procédait d'un amour douloureux du beau et combien la dénonciation des tares du régime relevait d'une foi passionnée en l'avenir de son pays.

Ce roman évoque les événements de la vie d'un petit propriétaire terrien, un aristocrate, Tchitchikov, qui a décidé de faire fortune. Pour atteindre son but, il quitte son modeste emploi aux douanes et invente un  « procédé » propre à tromper les nigauds et le fisc : il achète à bas prix des paysans-serfs, morts après le dernier recensement (celui-ci avait lieu tous les dix ans) et par conséquent encore vivants au regard du fisc (les « âmes mortes » ), afin de les transférer, sur le papier, dans une région où l'on concédait de vastes terrains à ceux qui possédaient déjà un certain nombre de serfs. Grâce à ce stratagème, il devenait possible aux propriétaires terriens de se faire prêter de l'argent par les banques d'État. Tchitchikov parcourt donc la province russe. La trame du récit consiste dans l'évocation de ses aventures avec les petits et les grands propriétaires ruinés par la disette et le choléra, et qui, presque tous plus ou moins rusés ou naïfs, pactisent avec leur propre conscience. Gogol brosse ainsi un admirable tableau d'ensemble de la province russe. Sur cette toile de fond se détachent les personnages typiques rencontrés par Tchitchikov exemplaires uniques d'une humanité monstrueuse, leurs silhouettes sont inoubliables. Il suffit en effet d'évoquer leurs noms pour que leur image surgisse aussitôt devant nos yeux :
Manilov, type de fainéant incapable du moindre sursaut d'énergie ;
Mme Korobotchka, qui tremble d'inquiétude à la seule pensée de devoir déterrer, pour les vendre, les cadavres de ses serfs, car elle ne comprend pas ce que Tchitchikov entend désigner par les «âmes mortes » (scène inoubliable, maintes fois citée) ;
Pliouchkine, avare en guenilles, qui préfère la crasse et le désordre plutôt que d'engager la moindre dépense.
Les digressions y abondent, mais sont pleines d'intérêt, par ce qu'elles nous révèlent des idées et du monde moral de Gogol. Mais le lyrisme ne perd pas ses droits, ainsi que l'auteur a voulu le rappeler en donnant pour titre à son œuvre, le mot « Poème ». Ici, une mise au point s'impose : tout nous persuade que l'objet de l'auteur dépasse de loin ce qu'on peut appeler un réquisitoire contre le servage. Gogol dénonce moins, en effet, le contingent que l'essentiel, autrement dit l'eternel. Entendez ce lourd esprit d'inertie dont l'homme est pénétré jusqu'à la moelle des os et de si terrible façon qu'il est réduit à se comporter en automate. Vision tragique, par excellence, puisque la condition humaine se voit à jamais retirer toute espérance. Tel est bien, à n'en pas douter, le sens profond des Âmes mortes.