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Le CHANT DU MONDE.


Roman de l'écrivain français Jean Giono (1895-1970), publié en 1934.

Au plein de son âge, un marin a pour une femme renoncé à la mer. Il s'est établi en forêt, bûcheron. Deux fils lui ont été donnés. Des jumeaux ou, comme on disait dans certaines provinces, des bessons. Il a vieilli. L'un des fils est mort. Le survivant, il l’a envoyé chercher du bois dans une contrée voisine, le pays Rebeillard, et l'été a passé sans que revienne le besson. Il a tout lieu de craindre qu'il ne se soit noyé, en redescendant le fleuve. Il part à sa recherche, accompagné du pêcheur Antonio. Longeant le fleuve, les deux amis montent en pays Rebeillard. Le besson a sûrement marqué les troncs d'arbres de son signe, ils devraient au moins en repérer un, échoué sur le tendre sable des criques. Mais non, rien. Soudain, à travers la nuit, dans une forêt blanche de givre et noire d'ombres, une plainte étrange retentit. C'est une femme qui accouche. Ils la portent dans la plus proche maison, chez celle qu'on nomme la mère de la route. Des bouviers rôdent dans le coin, essayant de savoir qui sont ces hommes, et quel est leur but. Ces guardians sont à la solde de Maudru, riche propriétaire qui semble être, ou peu s'en faut, le maître du pays. Après des insolences, des menaces et un début de bataille, ils finissent par s'éloigner et les deux compagnons peuvent prendre la route de Villevieille. Route fréquentée : toute une procession de malades, confiants dans la charité et dans le pouvoir d'un guérisseur, chemine cahin-caha en direction de ce bourg. C'est ce même thaumaturge que vont voir nos deux hommes : il est le beau-frère de l'ancien matelot. Pour calmer leur tristesse, ils marchent sans se mêler à la foule et presque sans s'arrêter. L'ancien marin pense à son fils. Il ne doit pas être mort, son fils, tout le pays Rebeillard le connaît, sous le sobriquet de Cheveux Rouges, tous en parlent à mots couverts. Mais les hommes de Maudru ont l'ordre de s'emparer de sa personne. Qu'a-t-il fait pour mériter la haine de ce puissant personnage ? Qu'a-t-il fait ? se demande avec angoisse le vieux père. De son côté Antonio pense à celle qu'il a laissée chez la mère de la route. A cette aveugle aux beaux yeux couleur de menthe, il a promis de revenir. Mais quand le pourra-t-il, et l'aura-t-elle attendu ? Épuisés, mourant de faim, ils arrivent à Villevieille et après s'être réconfortés dans une taverne, frappent à l'huis du guérisseur. Justement le besson s'y terre, avec la femme qu'il a enlevée. Cette femme, bien sûr, est la fille de Maudru. Elle était promise au neveu de l'omniprésent bonhomme. Il y a quelques jours, le besson a frappé le neveu d'un coup de couteau dont il ne se relèvera pas.

Voilà un roman d'aventures selon les règles. Jusqu'à la fin, il continuera de rebondir. Mais c'est aussi et surtout un hymne à la vie, tout vibrant d'un extraordinaire lyrisme. Autant le récit proprement dit est vif, autant, quand il s'agit d'évoquer, de l'automne au printemps, chaque saison qui passe, le ton devient ample. Le vent, la pluie, la neige, le gel et le dégel, tous ces mouvements de la nature sont peints, non pas comme des décors provisoires, saisissants ou jolis, accordés ou non à l'humeur de ceux qui, par inadvertance, dans le trou de leurs réflexions, rêveries et conversations, y jettent un regard distrait, mais comme les forces qui pétrissent l'univers entier : le ciel, le fleuve, les montagnes et les prés, les bêtes et les hommes. L'auteur est à la fois très près et très loin du sol, il sent chaque odeur mais pas isolément, d'instinct il la replace dans un ensemble. Il voit si large que ce pays Rebeillard qui, malgré le moyen âge de ses tanneries, de ses tavernes et de ses charrois, devrait, puisque sa flore et sa faune nous le sont, nous être familier, paraît un peu étrange. On a vaguement l'impression qu'il appartient à une autre planète, cousine mais différente de la nôtre. Peut-être même qu'on ne se retrouve qu'à moitié dans la simplicité de ces personnages, mus par une passion unique, fruste, essentielle, l'amour paternel, le besoin d'avoir un chez soi, le désir de se venger, l'envie d'une femme. Ceci en premier. Hymne à la vie, ce roman est aussi un hymne à l'amour physique car c'est, dans toute sa plénitude, la vie telle que Giono la chante avec tant de constance et de ferveur. Témoin la phrase sur laquelle le livre s'achève : « Il pensait qu'il allait prendre Clara dans ses bras et se coucher avec elle sur la terre ».