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FENELON


François de Salignac de la Mothe FENELON né dans le château de Fénelon en 1651, mort à Cambrai en 1715. Il appartenait à une famille illustre dans les armes et dans la diplomatie. Après un séjour à l'université de Cahors, il se rendit à Paris, à quinze ans, entra à Saint-Sulpice, y fit sa théologie et y reçut les ordres à vingt-quatre ans. La carrière de Fénelon a d'abord été celle d'un prêtre, animé d'une foi profonde et qui se voue avec ardeur aux œuvres de son ministère. Il eut l'esprit de son temps, c'est-à-dire une intolérance sincère, dans son rôle de supérieur de la congrégation des Nouvelles Converties (protestantes converties) ou de missionnaire en Poitou et Saintonge au moment de la révocation de l'Edit de Nantes. Mais il a été un admirable directeur de conscience dans les très nombreuses lettres de direction qui nous sont restées, un remarquable évêque dans l’archevêché de Cambrai où, nommé en 1695, il résida après sa disgrâce, en 1700.
Deux événements expliquent en grande partie sa réputation, sa chute et son œuvre littéraire. En 1689 il fut nommé précepteur du duc de Bourgogne. Il s'applique à sa tâche avec une sorte de génie dans le maniement des âmes. D'un prince têtu et violent il fit un prince docile et dévot ; il ne put malheureusement pas lui donner l'intelligence qui lui manquait ; le duc de Bourgogne mourut d'ailleurs en 1711, après le Dauphin. Pour son élève Fénelon composa des ouvrages de pédagogie alerte : Fables en prose d'une couleur aimable, d'une morale pratique ; Dialogue des morts, où la politique s'allie à la morale, et surtout ce Télémaque qui fut publié sans son aveu, en 1699. A travers des fictions aimables et la grâce d'un style qui nous semble aujourd'hui bien artificielle, Fénelon y donnait au duc des leçons morales et surtout des leçons politiques qui parurent une critique peu respectueuse du règne de Louis XIV. Le livre consomma la disgrâce que la querelle du quiétisme avait décidée.
Le quiétisme était une doctrine mystique prêchée par une Mme Guyon. Elle enseignait que la meilleure piété était d'aimer Dieu, dans une sorte d'abandon total, sans même le prier, comme un enfant aime sa mère. Les actes de la religion devenaient presque indifférents. Fénelon, d'âme très mystique, s'éprit de la doctrine et soutint Mme Guyon. Bossuet, lui, jugeait la doctrine très dangereuse ; il la combattit âprement. Il y eut d'abord un essai de conciliation (conférences d'Issy), mais il n'aboutit pas. Il y eut un échange d'opuscules et traités violents (Explication des Maximes des saints de Fénelon, 1697 ; Relation sur le quiétisme de Bossuet, Réponse de Fénelon, etc.). On a discuté à perte de vue sur les droits ou les torts réciproques des deux grands évêques dans cette querelle. Quoi qu'il en soit, Fénelon fut vaincu, condamné par le pape, exilé dans son diocèse. Il se soumit avec simplicité et vécut en vrai « pasteur » de ses fidèles jusqu'à sa mort. Outre les ouvrages cités il a écrit des Sermons qui ont une simplicité généreuse, des traités théologiques (Traité de l'existence et des attributs de Dieu, 1712) ; un Traité de l'éducation des filles (1687) où la part faite à la culture de l'intelligence nous semble médiocre, mais qui était hardi pour l'époque ; des Dialogues sur l'éloquence, ouvrage de jeunesse, publié seulement en 1718 ; un certain nombre d'ouvrages politiques (Mémoires concernant la guerre de la succession d'Espagne; Examens de conscience sur les devoirs de la royauté; Lettre à Louis XIV, vers 1695 ; cette dernière, très généreuse et très hardie, n'a sans doute jamais été envoyée). Membre de l'Académie française depuis 1693, Fénelon écrivit enfin, peu avant sa mort, la Lettre sur les occupations de l'Académie française, où il expose, avec un goût très fin et une sensibilité littéraire délicate et neuve, ses idées sur un projet de grammaire, de rhétorique, etc., et, dans la fameuse querelle, prend poliment le parti des anciens contre les modernes.
Fénelon n'a pas eu la forte éloquence, ni même l'autorité souveraine, ni l'obstination de Bossuet ; mais que l'on considère le grand seigneur, l'évêque, le docteur, le politique, l'écrivain, tout nous charme irrésistiblement en lui : il est tout intelligence, grâce et séduction. « Ce grand homme maigre, bien fait, avec un grand nez et des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent » (Saint-Simon) posséda des qualités assez peu communes à cette époque : il fut tendre, sensible, libéral ; il eut des inquiétudes d'esprit et des besoins de cœur jusqu'alors inconnus, et il les a traduits en un langage infiniment délicat et insinuant. Par la pensée et par le style, Fénelon ouvre un âge nouveau.