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LE BRUIT ET LA FUREUR.

 Publié en 1929, ce très remarquable roman de l'écrivain nord-américain William Faulkner (1897-1962), est celui qui le fit connaître. Le titre en est emprunté à Shakespeare qui donne à la fin de Macbeth cette définition de la vie : « C'est une histoire que conte un idiot, une histoire pleine de bruit et de fureur, mais vide de signification.»

La personne qui prend la parole au début du livre est bel et bien un idiot. Il a trente-trois ans. Il s'appelait Maury, mais on lui a donné le nom de Benjy (diminutif de Benjamin) parce que Maury est aussi le prénom de son oncle et qu'avoir un tel homonyme n'eût pas été flatteur pour ce dernier. Le jour où on l'écoute parler est le 7 avril 1928, mais il ne nous entretient pas seulement de ce qu'il fait ou voit ce jour-là (pas grand-chose en somme). A chaque instant, il bute sur un détail qui vient lui remettre en mémoire, d'une façon très intense et souvent très douloureuse, un lambeau du passé Luster, le jeune Noir chargé de veiller sur lui, ne comprend pas ce phénomène. Croyant que cela va le distraire, il le laisse s'approcher d'un terrain de golf. Un des joueurs appelle le caddie. Or la sœur de l'idiot, qui maintenant vit au loin, se nommait Caddy. Le malheureux se souvient qu'elle l'aimait bien et s'occupait de lui. Il hurle jusqu'à, ce que Luster ait trouvé un moyen de le distraire. D'une manière générale, l'atmosphère qui règne autour de lui ce 7 avril l'angoisse. Confusément, il la sent lourde d'un drame latent. Cela lui rappelle des journées semblables : l'enterrement de sa grand-mère alors qu'il était tout enfant et, plus tard, le mariage de Caddy. On s'en doute, ce pauvre idiot est bien incapable de nous raconter avec un minimum de logique et de cohérence les événements auxquels il a été mêlé comme témoin ou comme acteur. Ces événements, qui à eux tous constituent l'histoire tragique et mouvementée, pleine de passion, de folie et de sang de la famille Compson, il nous les donne seulement à entrevoir. Mais Faulkner a écrit cet étonnant monologue avec à la fois tant de rouerie et de naturel qu'on éprouve une certaine volupté à entrer dans son jeu. Les balbutiements et vagissements de son idiot — Versh sentait la pluie. Il sentait le chien aussi. Nous entendions le feu et le toit » ou « j’essayais de leur dire, et je l'ai saisie, j'essayais de leur dire, et elle a hurlé, et j'essayais de dire, j'essayais, et les formes lumineuses ont commencé à s'arrêter, et j'ai essayé de sortir » — créent un climat violent, trouble et lourd qui a un grand pouvoir d'envoûtement. Mais soudain l'idiot se tait. A sa façon, il a dit ce qu'il savait. Son frère Quentin prend le relais et nous révèle comment et pourquoi, le 2 juin 1910, alors qu'il était étudiant à Harvard, il en est venu à se tuer. Naturellement, il est plus clair et plus explicite que Benjy, mais il a honte de ce qu'il y a en lui et n'ose l'avouer qu'avec bien des réticences. A cause de cela, son personnage s'entoure d'un certain halo de mystère qui ne se dissipe que peu à peu. Comme l'idiot, il aime sa sœur Caddy. Mais, tandis que l'attachement de celui-ci restait innocent (ce n'est pas à Caddy, mais à une petite fille de la ville qu'il s'est attaqué, tentative qui lui a valu d'être châtré), Quentin éprouvait une vraie passion d'homme. Sans doute eût-il suffi que sa sœur l'encourageât un tout petit peu pour que les scrupules qui le paralysaient s'évanouissent, mais ne l'aimant que tendrement, elle s'en est bien gardée. En revanche, alors que le jeune homme demeurait indifférent aux autres femmes, elle ne s'est pas fait faute de prendre des amants puis, enceinte, un mari. La jalousie de Quentin s'est exacerbée. Non seulement il lui en veut, mais il en veut à ceux de ses camarades qui jouent les Don Juan et en retirent un visible bonheur. Ce 2 juin, un peu plus d'un mois après le mariage de Caddy, il sèche ses cours, va acheter des fers à repasser, va les cacher sous un pont, à quelque distance de la ville. C'est cette promenade que Faulkner raconte, avec tantôt une grande minutie et tantôt de savantes ellipses. En utilisant des moyens très différents, il réussit à créer une atmosphère aussi oppressante, mais plus poignante et plus musicalement nostalgique que celle du monologue de Benjy. Le ton change avec Jason, le troisième frère. Lui aussi est un jaloux, ou plus précisément un aigri et un envieux. Il a été ulcéré parce que son père, qui avait vendu un pré afin de se procurer l'argent nécessaire à l'éducation de Quentin à Harvard, n'a rien fait pour lui. En outre, il comptait sur le mari de Caddy pour trouver une situation lucrative, mais celui-ci, vite lassé par l'inconduite de sa femme, l'a abandonnée et ne s'est plus soucié de Jason. Au moment où il parle (nous revenons en avri11928, mais cette fois-ci nous sommes le 6, alors qu'au début du livre Benjy nous avait invité à vivre la journée du 7), il travaille — bien à contrecœur — chez un quincaillier et subvient aux besoins de presque toute sa famille, soit sa mère (le père, alcoolique, est mort entre 1910 et 1928), Benjy, quelques domestiques noirs et la fille de Caddy qui, comme son oncle défunt, s'appelle Quentin. Il est vrai qu'il confisque (en faisant semblant, devant sa mère, de les refuser et de les lui retourner) les chèques que Caddy envoie à sa fille, pour son entretien et à titre d'argent de poche. Il se sert de cet argent pour traficoter en Bourse, mais fulmine contre les « Juifs de New York » qui soi-disant le volent et le renseignent mal. Cependant il a caché dans sa chambre une somme assez rondelette. Durant cette journée du 6, nous le voyons, fourbe, menteur et sadique, courir çà et là à ses diverses affaires et essayer de surveiller sa nièce, qui sèche l'école pour traîner en compagnie d'un comédien, venu en ville avec un théâtre ambulant. Telle mère, telle fille. Le comédien n'est pas le premier. Malin et relativement perspicace, Jason voit fort bien que sa nièce est malheureuse, ce qui, avec la famille et en particulier l'oncle qu'elle a, est compréhensible. Il devine qu'elle rêve d'évasion. Vient le matin du 8 avril. L'auteur, renonçant à la technique du monologue, raconte objectivement la fin de son histoire. On sait déjà que Benjy, le soir du 7, a aperçu Quentin filant subrepticement par une fenêtre. Aussi n'est-on pas surpris en constatant avec Jason qu'elle a disparu, emportant le magot qu'il cachait. Il se lance à sa poursuite, mais se rend compte, dès le début de l'après-midi, qu'il ne la retrouvera pas.

Alors que le monologue de Benjy était écrit en phrases courtes, hachées, haletantes, faisant l'effet violent d'éclairs dans la nuit et celui de Quentin, au contraire, avec une certaine prolixité romantique, le récit de Jason, sobre mais cohérent, reflète la sécheresse calculatrice et raisonneuse du personnage. Le ton adopté par l'auteur à la fin du livre rappelle à la fois ceux, pourtant différents, des trois premières parties et donne à l'œuvre son unité. Comme la plupart des romans de Faulkner, celui-ci est touffu et lourd, mais c'est précisément à cela qu'il doit son extraordinaire pouvoir de fascination. Faulkner ne recherchait pas la clarté, ce qu'il voulait, c'était créer un climat — un climat riche, oppressant, tropical. Il y a si bien réussi qu'après l'avoir lu, on a du mal à s'en délivrer. En accumulant et même souvent en ressassant des images parfois très inattendues, mais qui s'imposent toujours, et des détails concrets et familiers, il a conféré à tous ses personnages une présence remarquable. Ces êtres peints avec une intensité obsédante sont tragiquement impuissants devant la fatalité de leurs passions, de même que la société où ils vivent, qui pourrit et meurt en songeant à la splendeur de l'époque coloniale, est impuissante à lutter contre la fatalité du temps qui coule et des choses qui changent. Seuls les Noirs ne sont pas touchés par cette décadence ; de là vient leur sérénité relative, qui apporte, dans ce livre dont la beauté est généralement tendue et un peu étouffante, une note de fraîcheur.