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ABSALON ! ABSALON !

 Roman de l'écrivain nord-américain William Faulkner (1897-1962), publié en 1936. C'est de loin, le plus conradien des romans de Faulkner, et, à travers Conrad, c'est à la fois à Henry James et à Melville que renvoie sa technique. Mais c'est aussi, et surtout, une œuvre hautement originale, qui constitue l'un des sommets de l'œuvre du plus grand des romanciers américains contemporains. Thématiquement et anecdotiquement lié à le Bruit et la Fureur, puisque par exemple Quentin Compson y joue le rôle principal d'enquêteur, alors qu'il se suicidait dans le précédent roman, Absalon ! se distingue du premier chef-d’œuvre par sa technique, et, par conséquent, par un éclairage différent de certains problèmes philosophiques ; la figure qui l'illustre le mieux est une lente spirale s'enfoncent par à-coups dans un passé peu à peu amplifié jusqu'à la légende et jusqu'au mythe. Peu de romans contemporains ont autant de résonances métaphysiques, et l'on peut dire sans exagérer que le véritable héros d'Absalon !, c'est le temps. Mais l'incomparable génie de l'auteur a su faire de cette quête hésitante, opaque et parfois même irritante un roman policier, où tout, idées et thèmes, sentiments et sensations, est, selon un terme favori de Faulkner, « matérialisé». Ainsi l'évocation du drame passé, qui se transforme lentement en invocation au Temps, est rendue tangible par l'élément de suspense, poussé jusqu'aux limites du tolérable. De même, la volupté et l'abandon prennent corps dans l'odeur entêtante du chèvrefeuille, tandis que l'angoisse de la quête, la conscience de l'impuissance de l'homme face au destin, et la présence rôdante et stagnante de la mort trouvent une sorte de palpabilité dans les scènes lourdes, lentes et nocturnes. Il y a aussi du Poe dans Absalon !, qui pourrait être sous-titré : «La chute de la Maison Sutpen».
Il faut donc avant tout souligner ceci : c'est dans l'épaisseur même de l'œuvre que s'inscrivent ses thèmes et ses motifs. Mais il y a plus encore, et c'est là, sans doute, que réside la raison de son extraordinaire réussite : Faulkner a su modeler son écriture même à l'image de son sujet. Sauf dans «L'Ours » de Descends Moise, la phrase faulknérienne n'a jamais été ni ne sera plus longue, plus lente, plus circulaire et sinueuse, plus répétitive et enveloppante, plus incantatoire enfin. La première phrase du premier chapitre « dure un espace » de douze lignes, et la seconde de dix-sept. Dans un registre évidemment fort différent (en raison notamment d'affinités culturelles et esthétiques opposées), ce style évoque celui de Proust, que Faulkner admirait d'ailleurs profondément. Après la phrase, le paragraphe puis le chapitre sont les unités organiques de l'ensemble : les premiers tendent à être de véritables poèmes dont l'accumulation constitue œuvre comme les mottes de terre un édifice primitif ; et l'alternance des seconds (voir par exemple le contrepoint élaboré par les débuts de chapitres : 1 à 4 d'une part, 6 à 9 de l'autre) évoque les « strophes et antistrophes » des grands rituels primitifs, chœurs grecs ou cérémonies d'exorcisme païennes.

Absalon ! est sans conteste l'œuvre la plus «gothique » de Faulkner ; mais l'histoire de la famille Sutpen, qui forme le récit dans le récit, celui dont le roman est l'histoire et aussi dont l'histoire fait le roman, évoque autant les mélodrames bibliques (celui d'Absalon, en particulier) que les tragédies antiques (on pense, notamment, à la saga des Atrides). Surtout, Absalon ! est une œuvre organique : la structure et la technique, difficiles, exigeant une lecture non pas seulement sympathique mais active et participante, y sont essentielles à la signification. En effet, l'histoire de Sutpen, si elle était contée de façon classique et linéaire ou simplement chronologique, priverait œuvre d'une partie considérable de sa signification. En d'autres termes, présenté différemment, Absalon ! changerait de contenu.

Telle qu'elle est évoquée, l'histoire de ce personnage brutal, dont l'ambition est d'établir une lignée et qui sacrifie tout, conventions sociales et scrupules moraux, à cette obsession, est le cœur du livre, auquel on n'accède que par paliers, tâtonnements, et surtout par procuration : le héros est mort quarante ans avant ce jour de septembre 1909 où Quentin, dans un véritable introït à l'initiation, « reçoit » les premiers éléments d'information de la bouche de la vieille Rosa Coldfield, qui est la seule des quatre narrateurs successifs à avoir effectivement participé au drame évoqué. Ensuite, tout se passe comme si, fouillant un vieux meuble plein de splendeur poussiéreuse et de vers, le lecteur découvrait successivement plusieurs tiroirs à l'intérieur du premier : la narration se répercute en une série d'échos qui ramènent toujours à l'absence qu'est, depuis quarante ans dans le temps de la narration, le sujet du roman, qui est aussi son objet : la participation de Sutpen à la chute de sa propre maison; la narration s'effectue, par rapport au récit du type « à la première personne» au deuxième (Rosa, le premier narrateur), puis au troisième (M. Compson et son fils Quentin, les deuxième et troisième narrateurs), et même au quatrième degré (Shreve McCannon, étudiant canadien, donc observateur non concerné moralement, ce qui n'est pas le cas de Quentin). C'est pourquoi d'une part la narration devient elle-même sujet de roman et roman et, de l'autre, la répercussion successive et grandissante des échos narratifs, chaque fois amplifiés par une réaction personnelle (surtout chez l'hypersensible personnage à la Hamlet qu'est Quentin) vient encore s'ajouter au concert narratif et le compliquer, ou l'augmenter, dans l'ordre technique mais aussi, et surtout, dans l'ordre moral et métaphysique.

Dans l'ordre moral : Quentin n'évoque pas sans passion la flamboyante et ténébreuse histoire d'ambition, d'outrage, de meurtre, d'inceste et d'homosexualité soupçonnée qu'est celle de Sutpen, car elle trouve en lui l'écho d'une âme profondément troublée, d'une conscience psychologique vacillante et d'une conscience morale torturée par l'incidence obsessionnelle d'une sexualité pour le moins problématique, sinon impossible. Dans l'ordre métaphysique : l'évocation de l'histoire de Sutpen (elle-même située dans le temps éminemment troublé que fut la Guerre de Sécession, dont on peut dire qu'elle marqua le début de l'histoire américaine), ainsi chargée graduellement d'épaisseurs multiples (objective et temporelle, subjective et émotionnelle), devient, au fil de plus en plus tendu des pages du roman, et à mesure que paradoxalement la vérité s'éloigne — puisqu'elle prend sa perspective — et s'obscurcit — à travers l'opacité grandissante des témoignages ou reconstitutions contradictoires — devient, donc, d'abord une invocation, passionnante (pour le témoin) et passionnée (pour l'acteur par procuration que devient Quentin), puis, véritablement, matière à interrogation angoissée à son tour : c'est le temps, le Temps même qui traverse ce psychodrame freudien (Quentin et le moi individuel) puis même jungien (le Sud et le moi collectif) comme un souffle brûlant, un flot boueux, inquiétant, léthal, mortel.
Cependant, le symbolisme foisonnant d'Absalon !, à la différence des miroirs narcissiques et glacés de Cocteau, ne se ferme pas sur une signification purement esthétique (par exemple le culte du beau) ni même sur la limitation d'une métaphysique à une esthétique (par exemple, l'impuissance à laquelle condamne toute fascination). Au contraire, il éclate en tous sens — mais non pas à l'infini —, porté par l'extraordinaire moment dynamique de l'imagination de Faulkner. Il éclate à l'intérieur, par implosion, puisqu'il constitue un éclaircissement par reflets douloureux d'une très sombre histoire ; en ce sens, il est, pourrait-on dire, « à usage interne Mais, simultanément, il explose, et, par le jeu des correspondances et des répercussions thématiques, Il multiplie et enrichit plusieurs fois la signification totale de l'œuvre. Le « grand dessein » et la chute de Sutpen posent évidemment, globalement, le problème éthique ; ils figurent aussi l'évolution collective du Sud ; mais, en investissant notre conscience cosmique, ils suggèrent une interprétation plus vaste, à la fois humaine et universelle. Point culminant, et jusqu'ici inégalé, de la grande voie du roman symboliste anglo-saxon, Absalon ! est une œuvre en cône, comme Lord Jim, comme aussi Moby Dick ; mais c'est aussi une œuvre en spirale, comme celles de James et de Proust : elle est, en conséquence, l'une des plus riches et des plus denses créations littéraires du XXe siècle. Lorsqu'on croit en atteindre le fond, ou « le cœur du sujet qui est aussi celui des ténèbres, on est renvoyé aux surfaces narratives ; et celles-ci, d'autre part, toujours s'investissent, par la procédure de l'évocation devenue invocation et même incantation, de la présence et du poids d'un passé hautement signifiant. Qu'il soit éclatant ou sombre, celui-ci hante le présent de façon si pressante que la conscience qui l'évoque devient véritablement possédée.

L'effet sur le lecteur est le reflet fidèle, ou plutôt cumulatif, ou concentré, de tous ces faisceaux, de cette organisation complexe et imbriquée : on doit finir la lecture d'Absalon ! en état quasi second, dans cet état privilégié, cette épiphanie de la lecture qui est à chaque fois une réécriture. Car il est un niveau supplémentaire du roman auquel il est difficile, quoiqu'il soit en filigrane, de rester Insensible : c'est celui où est suggérée la présence même de l'auteur, araignée tissant patiemment sa toile, celle même où l'on sait qu'il sait qu'on doit être pris. Dans le laborieux processus de l'élaboration romanesque, l'auteur a semé une piste mystérieuse, sortie de nulle part sinon de la matière même de l'élaboration, ne menant nulle part sinon au stade accompli de celle-ci : c'est la piste de la création littéraire, des rapports entre l'histoire et le verbe, qui sont ceux qu'en termes abstraits traitent aussi inlassablement des écrivains comme Beckett et Blanchot. Mais chez Faulkner l'histoire a corps, et le verbe est encore incarné. Les plus grands romanciers sont ceux qui commentent sans relâche le début du dernier évangile.