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CRIME ET CHATIMENT


Roman de l'écrivain russe Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881), publié en 1865. Ce fut le premier des grands romans qui rendirent célèbre à l'étranger le nom de Dostoïevski. Il a été, et il est aujourd'hui encore, le plus connu et le plus populaire d'entre eux peut-être à cause de l'emprise immédiate et captivante qu'exerce fatalement un sujet à thème policier. Le héros, Raskolnikov, est un jeune étudiant qui, faute de moyens, a dû abandonner l'Université. Par la misère, mais aussi et surtout par des considérations théoriques, il est poussé à tuer une vieille usurière et, par un fâcheux hasard, la sœur de celle-ci. La partie essentielle, sur laquelle se grefferont ensuite tous les épisodes du roman, est fondée sur la complexité des motifs qui ont provoqué ce crime. L'âme de Raskolnikov est en quelque sorte un miroir qui reflète, en les mêlant, les causes principales des troubles qui marquèrent son époque et son Pays. Ces causes étaient provoquées par les idéaux sociaux de Marx, la conception du « surhomme » de Nietzsche et aussi par ce mysticisme messianique du renoncement que Dostoïevski sentait profondément dans l'esprit russe. Deux idées se succèdent d'une façon presque obsédante dans l'esprit de Raskolnikov : le bien qu'on pourrait faire avec l'argent que l'usurière cache et qu'elle a volé aux malheureux contrainte de recourir à elle : et la faculté. —faculté qui appartient aux esprits supérieurs et indépendants de toute morale conventionnelle. — de s'emparer, par n'importe quel moyen, de cet argent pour en user dans de plus justes intentions. Ces deux points de vue sont absolument en contradiction l'un avec l'autre. L'un tend vers un idéal d'humanité et l'autre vers cette conception du « surhomme qui divise rigoureusement les humains en deux catégories, les hommes ordinaires et les « élus ». Cependant la contradiction entre ces deux points de vue semble à Raskolnikov pouvoir être surmontée, grâce au crime. D'ailleurs Raskolnikov se retrouve raffermi dans cette idée par une suite d'exemples qui viennent confirmer en tous points ses sentiments intérieurs : d'une part, en effet, il reçoit la nouvelle d'un mariage odieux auquel sa sœur consent, afin de pouvoir lui venir en aide et assurer une vieillesse tranquille à leur mère (le meurtre de la vieille usurière pourrait donc sauver du malheur une âme noble) ; d'autre part, le Jeune homme réussit à trouver une preuve historique de sa théorie sur les « élus » : la fortune de Napoléon commença le jour où, pour défendre la Constitution, le futur empereur mitrailla sans hésiter une foule désarmée. Il en conclut que, seul, celui qui est capable d'une indépendance spirituelle totale est digne de grandes entreprises. Cette indépendance, en le plaçant au-dessus du commun des mortels, lui permet de disposer de la vie humaine et de sacrifier les incapables ou les nocifs à des buts plus élevés. Raskolnikov prépare donc son plan avec un sang-froid d'halluciné, le réalise et, exténué par l'effort accompli, quitte le lieu du crime avec un très piètre butin. Dès ce moment déjà, au fond de lui-même, il sait qu'il a perdu la partie. L'argent qu'il a volé ne pourra suffire à satisfaire, même un tant soit peu, son idéal de justice. De plus, ses nerfs ébranlés l'avertissent qu'il est loin d'avoir obtenu cette indépendance morale qu'il a toujours considérée comme la vertu essentielle des esprits d'élite.
Pourtant Raskolnikov ne veut pas s'avouer vaincu : il sait que la conclusion a dépassé les prémisses et cache un tragique quiproquo, mais il s'obstine dans son entreprise. Sa vie se développera donc sur deux plans distincts : l'un profondément affectif où se manifestera sa nature instinctivement solidaire des humbles l'autre où se développera sa trouble idéologie. Le côté extérieur du roman gravite autour de la situation qu'il a créée. Obsédé et soucieux de se dénoncer à ceux qui recherchent l'assassin, il confessera ouvertement son crime afin de pouvoir le discuter et le justifier. Sa conscience lui cause de terribles souffrances, et il pense à se suicider. De son côté, le juge Porphyri Petrovitch, chargé de l'instruction, a deviné son secret, mais il attend que Raskolnikov se dénonce de lui-même. Déjà il est prêt à l'appréhender quand les faux aveux d'un ouvrier halluciné, qui s'accuse du meurtre, viennent encore compliquer la situation. L'imbroglio se démêle après une longue suite d'événements, dont le plus important est la rencontre de Raskolnikov et de Sonia Marmeladov, la jeune fille qui se prostitue pour venir en aide à sa famille et surtout pour donner à manger à ses petits frères. Malgré sa vie désespérée. Sonia a gardé une grande pureté de cœur qui lui attachera Raskolnikov. Sonia le poussera à se rendre à la police et à tout avouer. Mais la Purification de Raskolnikov n'aura lieu que plus tard. Quand il est condamné à la déportation en Sibérie, il est toujours convaincu qu'il n'a pas commis de crime, mais qu'il s'est seulement trompé et a tué inutilement. Ce sera la présence de Sonia, qui l'a suivi en exil, qui réussira à le délivrer de son obsession et fera triompher en lui un sentiment définitif de solidarité humaine. Autour de cet épisode, d'autres sont développés avec une égale intensité dramatique : tel le cas de la famille Marmeladov dont le père, alcoolique et brutal, vit uniquement de l'admiration qu'il a pour sa deuxième femme, Catérina Ivanovna, et de l'amour qu'il porte à sa fille Sonia, tout en sachant qu'il a gâché la vie de l'une et de l'autre par son existence de misère et de vice. Auprès de lui, se détache le personnage de Catérina. Elle a poussé sa belle-fille à se prostituer, mais elle passera une nuit à côté d'elle à sangloter sur ses malheurs et à lui baiser les mains en signe de reconnaissance. D'autres épisodes se développent parallèlement, qui se rapportent à Dounia, sœur de Raskolnikov, laquelle a accepté d'épouser Louguine, homme aisé et grossier. Quand son frère réussira à faire échouer ce mariage, elle sera circonvenue par un propriétaire, Svidrigaïlov, chez lequel elle a été institutrice et qui, pour l'épouser, a empoisonné sa femme. Ce scélérat réussira, un soir, à entraîner la jeune fille chez lui. Dounia se défendra avec un revolver et l'homme, désormais convaincu de sa propre abjection, se tuera.
Crime et châtiment nous apparaît donc comme le roman de la perdition mais d'une perdition qui, dans sa profondeur même, trouve une lumière qui la rachète. Nous pouvons suivre, chez tous les personnages, le pourrissement de la bonté humaine et cependant, au moment où toute espérance semble s'être éteinte dans l'horreur, une étincelle jaillit à nouveau. L'homme devenu pareil à la bête redécouvre tout-à-coup son ancienne nature angélique. Le naturalisme admira surtout dans ce roman la minutie de l'analyse psychologique. (Psychiatres et criminalistes eux-mêmes, étudièrent les réactions de Raskolnikov, comme s'il s'agissait là d'un sujet d'enquête scientifique). De fait, en écrivant ce roman, Dostoïevski n'était pas sans subir des influences naturalistes. Mais surtout il y affrontait un problème que les écrivains russes étudiaient depuis Peu et qu'ils avaient emprunté à la tradition européenne : il s'agissait de l'éternel problème qui mettait en opposition une conception humaniste de l'homme et une conception purement religieuse. Depuis la Renaissance, on ne l'avait pas encore résolu et pourtant l'esprit européen avait eu, à plusieurs reprises, l'illusion de l'avoir dominé. Ce fût la tâche de la littérature russe, avec son mysticisme troublé d'enthousiasmes inquiets et contradictoires, que de le reprendre dans son essence même et avec une vigueur toute neuve. Mais si Tolstoï projette cette antithèse sur un plan cosmique où elle trouve matière à s'apaiser dans la contemplation, Dostoïevski, par contre, la concentre dans l'esprit humain, l'isole dans le drame intime de l'individu où elle se déchaîne avec une violence fébrile. Crime et châtiment est un roman où les personnages sont tels qu'il n'y a place pour rien autour d'eux. Quelques coins de rues, quelques intérieurs inquiétants, quelques descriptions fragmentaires de la campagne, sont à peine esquissés, de loin en loin, dans un monde uniquement composé de pensées et d'affections. Jamais peut-être l'intimité secrète de l'homme n'a, comme dans cette œuvre, atteint à une solitude aussi complète et aussi désespérée. Mais si, aux termes de cette solitude, il y a. et un idéal d'absolue puissance et un idéal d'amour absolu, ces deux buts demeurent extérieurs à l'homme. Entre ces deux absolus qu'il ne peut atteindre, Raskolnikov connaît le drame d'un esprit qui s'est habitué à accepter la contradiction pour la contradiction et qui se révèle foncièrement incapable d'opter pour, l'un ou pour l'autre de ces extrêmes. Là, sont les limites de Dostoïevski et quand il cherche à les dépasser, en imaginant une suite aux Frères Karamazov, Il manque son but. Raskolnikov, aussi bien qu'Ivan Karamazov, tend, sans le savoir, à vivre intensément les possibilités d'une double vie. Le sens héroïque de l'existence se révèle à lui sous la seule forme du caractère inconciliable de ses côtés contradictoires. Et plus ces côtés se compénètrent sans fusionner entre eux ni se résoudre, et plus il s'en grise. C'est pour cela que son personnage se décolore au fur et à mesure qu'une purification se fait en son âme et que Sonia le guide vers l'amour. Aussi à la fin du livre, quand une nouvelle aurore parait surgir pour lui, son personnage disparaît complètement. Son salut nous a été annoncé, mais nous ne le voyons pas et Dostoïevski lui-même, qui croit ou veut croire à ce salut, ne l'imagine pas davantage. Il s'ensuit que tout ce qui, dans Crime et Châtiment, semble être une « formule » ou un parti-pris est précisément ce qui donne sa pleine valeur à cette grande intrigue policière.