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BERLIN, ALEXANDERPLATZ.

Roman de l'écrivain allemand Alfred Döblin (1878-1957), publié en 1929, et comprenant neuf livres. Par son thème, comme par son style, ce roman est l'œuvre la plus accomplie du futurisme allemand. Les manifestes futuristes avaient proclamé la nécessité d'un art du mouvement, qui aurait pour sujet la vie moderne et son chaos d'événements simultanés. Prêchant le culte de la technique, ils exigeaient le développement d'un style dynamique propre à rendre la totalité de la réalité naturellement fragmentée et entendaient par « simultanéité » le déferlement inlassable de la vie, avec le bruit des rues, les conversations, le bourdonnement des machines, l'univers des mémoires. Les futuristes combattaient l'image statique en cherchant à représenter le spectacle gigantesque des forces qui agissent, et parmi lesquelles les individus ne semblent que des points. En un sens, Berlin, Alexanderplatz répond à ces principes, bien qu'en les dépassant. Ce livre, en effet, est un refus de la littérature, et sa langue « brute » soumet l'art à la vie. En fait, l'explosion du roman bourgeois, commencée dans WangLoun, s'achève ici avec une telle violence que la critique parla immédiatement, et mal à propos de Joyce. Le grouillement d'Alexanderplatz, la place de la Bastille des Berlinois, est rendu comme dans un film sonore enregistrant, non une mélodie, mais la polyphonie des quartiers populaires. Döblin voit l'homme enveloppé dans le jeu gigantesque des forces de la nature et de ces êtres collectifs que sont les plantes, les animaux, les minéraux, les éléments. Et mourir équivaut pour lui à devenir ces vies organiques, comme le montre longuement la mort de Franz Biberkopf. L'écrivain raconte au présent, et l'action se déroule dans l'aujourd'hui immédiat de l'année 1928. Le récit, de style épique, passe sans cesse du dialogue dramatique à la poésie, réunissant ainsi les trois genres littéraires.

Cette œuvre n'a au fond pas de héros. Le personnage Franz Biberkopf, avec son existence de meurtrier, incarne la négation de toute valeur humaine. L'image de Berlin est reconstituée grâce au montage et au collage de la réalité et de la vie quotidienne : extraits des communiqués de la Bourse, publications officielles, annonces et pages de journaux, affiches, lettres, statistiques des abattoirs, nouvelles locales, chansons, bulletins météorologiques, rapports de police, tout cela mêlé aux dialogues, à la vie intime des personnages. Döblin rassemble toutes les données possibles, et sa vision s'élargit pour devenir l'histoire universelle, cosmique. Aussi, le dehors et le dedans n'existent pas pour Biberkopf, son personnage. Le monde le remplit complètement et le prive de profil personnel. Pour avoir tué sa maîtresse, il a passé quatre ans en prison, dont il sort avec la ferme décision de devenir honnête. Au début, il semble y réussir, retrouve confiance, et travaille comme marchand ambulant sur l'Alexanderplatz, en évitant avec soin tout ce qui pourrait troubler son équilibre. Cependant, une courte aventure avec une veuve qui le trompe, lui est fatale : il se met à boire et maudit le monde. Pris en charge par Reinhold, le chef d'une bande de cambrioleurs, il perd un bras lors d'un cambriolage. Il accepte cette mutilation comme un châtiment mérité, mais demeure dans la bande moins par peur de la solitude que pour se prouver qu'il est toujours un homme. Il rencontre bientôt la petite Mieze, auprès de qui il trouve appui et compréhension, mais elle est assassinée par Reinhold qui s'empresse de faire passer Biberkopf pour le véritable coupable. Celui-ci échappe à l'accusation et devient aide-portier. Dans ce livre, l'ironie et l'humour noir composent le plus souvent le fond absurde sur lequel se détache la trame romanesque. Ainsi, lorsque Reinhold boit de la bière, l'auteur intercale un texte de publicité sur la valeur nutritive du lait ; une scène de bistrot devient soudainement aussi transparente qu'une radiographie ; après la mort de Mieze, l'état de Biberkopf est illustré par un traité sur le comportement de la plante pendant le froid. Döblin ne s'identifie jamais avec son héros, comme il l'avait fait dans Manas et Wang-Loun. Il accompagne son personnage comme un observateur, le décrit tantôt de près, tantôt de loin. L'objectivité du roman est abolie par le procédé que Brecht définira dix ans plus tard pour son théâtre épique comme « effet d'aliénation ». Cependant, ni l'un, ni l'autre n'ont inventé ce nouveau principe de style. Il remonte à la conception romantique de l'ironie. Berlin, Alexanderplatz n'est pas à proprement parler un roman naturaliste, mais avant tout une œuvre didactique, se rapprochant de l'Opéra de quat’ sous. Les titres des chapitres font en effet penser à un calendrier populaire, à Grimmelshausen et Hebei. Döblin est un moraliste. Il perce à jour le chaos du monde et y voit une vérité supérieure. En fait, les conceptions futuristes s'ouvrent sur un théâtre universel et religieux, où l'Ancien Testament sert de contrepoint au bruit de la rue.

Au début du deuxième livre, lorsque Biberkopf recommence sa vie, l'histoire d'Adam et d'Ève ponctue sa propre histoire.

Au quatrième livre, après la première rechute, Döblin met son personnage en parallèle avec Job. Le sixième livre, qui analyse la vie criminelle de Franz, s'accompagne du récit du sacrifice d'Isaac.

Le roman s'achève comme un mystère de la renaissance de l'homme que l'expressionnisme a si souvent représenté. Quant à l'écriture, elle relève du monologue intérieur, de la conversation courante, du langage populaire, de la citation et fait de ce livre, l'un des plus importants de la littérature allemande contemporaine.