IN LIBRIS

LETTRES DE MON MOULIN (Les)

Recueil de contes d'Alphonse Daudet (1840-1897), publié en 1866 et qui fonda, comme chacun sait, la réputation de l'auteur. Il annonce les divers romans que Daudet allait bientôt consacrer à la Provence et qui sont le meilleur de son œuvre. Fidèle enfant de Provence, Daudet fut jusqu'à sa mort atteint de nostalgie, au point de se sentir à Paris l'âme d'un proscrit. S'étant toujours passionné pour la vie méridionale il s'est complu à en écrire les moindres aspects : ballades en proses, histoires naïves, paraboles, contes fantastiques et drolatiques, sans oublier le paysage ; Daudet excelle à faire flèche de tout bois. Quelque préambule en forme d'acte de vente nous apprend que le poète a fait l'acquisition d'un vieux moulin provençal, afin de pouvoir donner carrière à ses rêveries. C'est là qu'il griffonnera la trentaine de Lettres dont se compose le volume. Outre l'Arlésienne dont il devait tirer un drame, les plus connus de ces contes sont les suivants :
— « La chèvre de Monsieur Seguin » Pour éclairer un sien ami sur les dangers de la liberté, l'auteur lui conte l'histoire de Monsieur Seguin : ce dernier possédait la chèvre la plus douce et la plus belle qu'on puisse rêver. Il l'attacha à un pieu dans une prairie tendre, en lui laissant une bonne longueur de corde. Mais la bête s'ennuyait. Elle dépérit rapidement et tomba malade. Il lui fallait la liberté d'aller se promener à sa guise, la montagne et les prés verts. Elle adressa une supplique à Monsieur Seguin ; mais celui-ci, ne voulant pas l'entendre, l'enferma dans un clapier par la fenêtre duquel elle s'échappa. La voilà libre. Elle broute des herbes variées, des fleurs et boit l'eau du torrent. A la nuit tombante, elle rencontre le loup dont son maître lui avait pourtant recommandé de se méfier. Après une lutte farouche qui dura jusqu'à l'aube, épuisée et couverte de sang, elle se laissa dévorer. Ce conte est, sans aucun doute, l'un des plus beaux.
— « Le secret de maître Cornille » : Du côté de Tarascon, quelque minoterie à vapeur a condamné au silence les moulins à vent. L'un après l'autre, tous ont cessé de fonctionner, sauf celui de maître Cornille. C'est son secret. Si les ailes de son moulin continuent de tourner comme par le passé, aucun grain de blé pourtant ne s'y moud. Illusion ! Un sac de plâtre et la poudre blanche qui s'y échappe imitent si bien la farine. Orgueil de maître Cornille. Sous le coup de la mystification découverte, ses voisins lui apporteront leur froment, car un homme si fier à droit à la considération de tous.
— « La mule du pape » Tristet Vedene est le plus effronté galopin d'Avignon. N'a-t-il pas réussi à capter la confiance de sa Sainteté Boniface ? Ce dernier, bonhomme et naïf, lui laisse le soin de s'occuper de sa mule dont il est si fier. Mais le vin parfumé que le bon maître lui préparait chaque jour et que la bête aimait tant, c'est Tristet qui le boit. Ne s'est-il pas avisé même de faire grimper la mule de Boniface au clocheton de la maîtrise ? « Ah, bandit, pense-t-elle, si j'en réchappe, quel coup de sabot demain matin ! » Mais la bête attendra sept ans l'heure de sa vengeance, car Tristet s'en est allé à la cour de Naples auprès de la reine Jeanne. A son retour, il retrouvera l'animal. « Tiens, attrape, bandit, voilà sept ans que je te le garde ! « Et, dit l'auteur, elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que de Pampérigouste même on en vit la fumée ! »
 — « Le curé de Cucugnan » Jamais peut-être Daudet n'a mis tant de malice et de bonhommie que dans ce conte. Les habitants de Cucugnan sont les plus mécréants qu'on puisse imaginer. Ils font le désespoir de leur curé, Monsieur Martin. Et pourtant cet homme au cœur tendre est tout prêt à les comprendre et à les aimer. Un dimanche, il monta en chaire et les sermonna. Sans doute leur fit-il très peur avec cette histoire, imaginée par lui, d'une vaine visite au Paradis, puis au Purgatoire et en Enfer, où il avait fini par retrouver ses Cucugnanais, rôtissant et gémissant dans le soufre et les flammes ; car « depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus de Cucugnan se respire à dix lieues à la ronde ».
— « Le sous-préfet aux champs » : Quelque discours qu'un fonctionnaire doit préparer pour les Comices agricoles, un discours qui commence par ces mots : « Messieurs et chers Administrés... », et qui n'ira jamais plus loin parce que son auteur s'est laissé tenter par un bois de chênes verts plein d'oiseaux et de violettes, cela suffit à Daudet pour composer un petit chef-d’œuvre d'humour cocasse, où le rêve se mêle à la philosophie.
— « La légende de l'homme à la cervelle d'or » : Il était une fois un homme qui avait une cervelle d'or...  sans doute eut-il mieux valu pour lui qu'il possédât une cervelle normale car, du jour où sa mère commit l'imprudence de lui révéler l'existence de ce fabuleux trésor, il connut le malheur, la tristesse et la pauvreté. De ce jour, il devint la proie de l'esprit de vertige. Il dépensa sans compter, se fit voler un gros morceau de cervelle et offrit le reste à la dame de son cœur, aux besoins insatiables. Et quand celle-ci mourut, Il ne lui resta plus rien de sa tête, mais au cœur, la richesse d'un souvenir d'amour.
— « L'élixir du R.P. Gaucher » : Ici, nous retrouvons, par instants, la truculence de Tartarin de Tarascon, avec, toutefois, ce qu'il faut de grâce dans l'irrévérence pour donner une saveur discrète à ce moine saisi par la débauche. Pour sauver son couvent de la ruine, le Révérend Père Gaucher entreprend de fabriquer une liqueur merveilleuse dont lui seul a le secret. La liqueur se vend bien, l'argent rentre et le couvent retrouve sa splendeur passée. Hélas ! les vapeurs de l'orgueil se mêlent bientôt à celles de l'alcool et dès lors tout se gâtera. Pareil au cuisinier qui doit goûter à ses sauces, le Père Gaucher goûte son élixir et de ce fait devient la proie de certaines tentations. C'est une goutte, puis deux, puis vingt et bien vite un gobelet tout entier. Glissant chaque jour davantage sur la pente dangereuse du plaisir, il se laisse aller à quelques dérèglements incompatibles avec la vie monacale. Il s'en confesse, s'en repent, mais l'alcool est plus fort que Dieu. Le Prieur décide alors de le sauver par les vertus de l'oraison de saint Augustin. Peine perdue ! L'alcool triomphe. Désormais, notre Révérend ne connaît plus qu'une seule eau bénite : son élixir ; qu'une seule oraison : les chansons à boire.

Dans chacun de ces contes, s'inscrit un aspect du caractère provençal. Si le paysage y joue un grand rôle, il n'ôte jamais rien au mérite des figures. Ce que l'on goûte surtout ici, c'est un mélange incomparable de malice, de verve et d'émotion. Mais leur qualité première restera cette sympathie avec laquelle l'auteur s'attache aux humbles, aux bêtes et aux plantes, avec une sollicitude qui ne désarme jamais. Le travail est celui d'un orfèvre qui, d'un seul trait de la plus grande finesse, peut créer un climat et cerner un personnage dont le relief lui permettra de demeurer légendaire. C'est cette simplicité et cet art de ne jamais appuyer sur toute chose qui en ont fait un de nos plus grands conteurs.