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LES CONTES DE CANTERBURY.


[The Canterbury Tales). Recueil de contes de Geoffrey Chaucer (1343-1400). Ces contes de Canterbury ou Cantorbéry sont pour la plupart écrits en vers (distiques héroïques). Certains d'entre eux, conçus sans destination particulière avant 1380, furent, vers 1388, intégrés dans le cadre d'un sujet plus vaste. On en possède plusieurs manuscrits. Les premières éditions sont dues à, Richard Pynson (1526) et William Thynne (1532). Estimant que c'est uniquement à, partir du Décaméron de Boccace, et toujours sous son influence qu'apparut dans la littérature européenne la formule du sujet-cadre, certains critiques affirmèrent que Chaucer avait connu l'œuvre de cet auteur, dont il avait par ailleurs imité ou traduit divers ouvrages ( Troïlus et Cressida) ; cependant, le seul conte imité du Décaméron est celui de Grisélidis, qu'il nous donne d'ailleurs comme une version du texte latin de Pétrarque ; la question de savoir si le poète anglais eut plus ou moins connaissance du Décaméron demeure donc en suspens. Le sujet-cadre est constitué par un pèlerinage au tombeau de saint Thomas de Canterbury. Le poète imagine se trouver en compagnie d'une trentaine de personnages de toutes conditions rassemblés à l'auberge du Tabard (Tabard Inn) dans le Southwark, faubourg de Londres. Ces pèlerins, magistralement et sobrement campés dans le « Prologue », comprennent : un chevalier, en compagnie de son fils écuyer et d'un valet, une mère prieure, une religieuse et trois prêtres, un moine bénédictin, un frère mendiant, un marchand, un clerc ou étudiant d'Oxford, un officier de justice, un propriétaire terrien allodial (ou franc-alleu), un mercier, un menuisier, un tisserand, un teinturier, un tapissier, un marin, un cuisinier, un docteur, une bourgeoise de Bath, un curé, un bouvier, un meunier, l'économe d'un collège, un intendant, l'huissier d'un tribunal de l'Inquisition et un marchand d'indulgences. Au cours du voyage, un chanoine et son serviteur se joignent à la compagnie. Leur hôte suggère que, pour charmer les longues heures du voyage, chaque pèlerin raconte deux histoires à l'aller et deux au retour ; faisant lui-même office d'arbitre et de juge, il offre de récompenser au retour le meilleur conteur par un dîner à l'auberge du Tabard. La proposition est naturellement adoptée. Inachevé, le recueil se présente sous la forme de neuf fragments, vingt et un contes complets et trois incomplets (« Sir Thomas », parodie des romans de chevalerie en vers. conté par le poète lui-même, et les contes du cuisinier et de l'écuyer). L'ordre des fragments demeure, pour les érudits, un sujet de controverse. Les récits complets sont les suivants :
1) « Le conte du chevalier » [The Knight's Tale] version abrégée de la Théséide de Boccace, ce conte relate les amours de Palamon et d'Arcite, prisonniers de Thésée, roi d'Athènes. Tous deux amoureux d'Emilie, sœur d'Hippolyte reine des Amazones et femme de Thésée, s'affrontent dans un tournoi dont elle est l'enjeu. Palamon est vaincu, mais sur l'intervention de Vénus et de Saturne, Arcite, désarçonné, meurt au faîte de son triomphe. Émilie et Palamon s'unissent après l'avoir pleuré.
2) « Le conte du meunier « [The Miller's Tale] : récit grivois, dans le genre des « fabliaux », où l'on voit un mari (le menuisier Nicolas), trompé avec la prédiction d'un second déluge universel, et un amant (Absalon), qui, croyant embrasser sa belle (Alcyon), embrasse au contraire le postérieur du menuisier et se venge en le brûlant avec un fer rouge.
3) « Le conte de l'intendant » [The Reeve's Tale] présente également des analogies avec les « fabliaux » (en particulier celui de Gombert et de ses deux clercs) il nous montre comment deux étudiants de Cambridge, Alain et Jean, sont volés d'une partie de leur blé par Sinquin, meunier de Trumpington, près de Cambridge, comment ils se vengent sur sa femme et sa fille et lui donnent la bastonnade.
4) « Le conte de l'homme de loi » [The Man of Law's Tale] dont il faut voir la source dans la chronique anglo-normande de Nicholas Trivet, écrite aux environs de 1335, rapporte l'histoire de Constance, fille d'un empereur chrétien, donnée comme épouse à Soldano pour prix de sa conversion au christianisme mais en butte à la perfidie de la mère de ce dernier, elle est abandonnée dans une barque, en pleine mer, Suivent alors les diverses péripéties auxquelles est soumise Constance, modèle de pureté et de féminité : son mariage avec le roi Alla, dont elle a un fils, Maurice ; sa seconde odyssée marine, due à la méchanceté de Donegilde, mère d'Alla son bref bonheur conjugal et son retour à Rome, auprès de son père.
5) « Le conte de la bourgeoise de Bath » [The Wife of Bath's Tale]. Ce conte est précédé d'un prologue, magistrale satire des femmes et du mariage (inspiré en partie du Miroir de mariage d'Eustache Deschamps) mis dans la bouche de la bourgeoise, type parfait de la maîtresse femme : celle-ci soutient que la femme doit dominer son mari. Ce conte, dont la source aujourd'hui perdue semble devoir être d'origine irlandaise, présente une certaine analogie avec l'histoire de Florent dans la Confessio amantes de John Gower. Il met en scène un chevalier, contraint de donner dans un délai de douze mois, pour échapper à la peine capitale, la réponse exacte à la question : quel est le plus grand désir des femmes ? Une vieille sorcière lui apprend, à condition qu'il l'épouse, que la réponse est : « Domination ». Il s'exécute avec répugnance, mais goûte ensuite le bonheur inespéré de voir la sorcière se muer en une gracieuse jeune fille.
6) « Le conte du moine « [The Friar's Tale], qui reprend un thème commun à beaucoup d'autres fables, raconte comment un huissier de tribunal ecclésiastique rencontre le diable déguisé en officier de justice. Ce dernier lui révèle les méthodes qu'il utilise avec les hommes. L'huissier tente alors d'extorquer un don à une veuve. La veuve l'envoie au diable et le diable l'emporte, comme le veut la croyance populaire pour qui toute malédiction venant du cœur produit son effet.
7) « Le conte de l'huissier « [The Summoner's Tale], semblable au fabliau L'histoire de la vessie du prêtre [Le Dis de la Vessie a Prestre] est raconté par représailles envers le moine. Il relate les manœuvres d'un moine avide et hypocrite au chevet d'un malade et comment il fut honteusement humilié.
8) « Le conte du clerc » [The Clerk's Tale] répond aux arguments exposés plus haut par la gaillarde bourgeoise, en narrant l'histoire de la patiente Grisélidis et en invitant, dans une conclusion ironique, les femmes à dominer leurs maris et à les rendre aussi malheureux que la bourgeoise a rendu le sien. Piqué par les derniers propos du clerc, le marchand, nouveau marié, entreprend de faire ironiquement l'éloge de la vie conjugale et conte l'histoire suivante.
9) « Le conte du marchand » [The Merchant's Tale] est une adaptation de l'histoire dite de L'arbre à poire connue sous d'autres versions et traitant du mariage d'un vieillard, Janvier (January), avec une jeune fille, Mai (May) vieillard devenu aveugle, la jeune femme le trompe en compagnie de son amant, Damien, lequel, à cet effet, grimpe dans un poirier où la jeune femme le rejoint en montant sur les épaules de son mari : et tous deux s'unissent sous le couvert du feuillage. Pluton rend la vue à Janvier, le vieillard est stupéfait en découvrant la supercherie, mais Proserpine inspire à Mai une prompte réponse : la femme soutient en effet que, pour lui rendre la vue, elle n'avait d'autre moyen que de lutter avec un homme au faite d'un arbre. Après l'intermède constitué par le romanesque « Conte » inachevé « de l'écuyer » (un messager du roi d'Arabie vient offrir à Cambinskan, roi de Tartarie, entre autres dons magiques, une bague pour sa fille Canacée, bague qui lui permettra de comprendre le langage des oiseaux, et c'est ainsi qu'elle apprend de la femelle d'un faucon comment le mâle l'abandonna), le propriétaire de terrains allodiaux reprend par son récit le thème du mariage.
10) « Le conte de Franklin » [The Franklin's Tale) semble être plus proche de la première version connue, que l'on trouve dans le Philocope que de la cinquième nouvelle de la journée X du Décaméron. Alors qu'Arveragus est en voyage sur mer, sa femme, Dorigène, pour échapper aux assiduités de son amoureux, Aurélius, pose à son consentement une condition impossible : faire disparaître tous les récifs de la côte bretonne. Grâce à un magicien, Aurélius parvient à remplir cette condition et, dans un geste généreux, délie la femme de la promesse qu'elle s'apprêtait à tenir, avec le consentement de son mari, entre temps revenu. Le propriétaire rejette également le point de vue de la bourgeoise et celui qui lui est opposé, conseillant pour finir une tolérance réciproque et un mutuel dévouement entre époux.
11) « Le conte du docteur » [The Physician's Tale] rapporte l'histoire d'Appius et Virginie, dont la source originale se trouve dans le troisième livre de Tite-Live ; mais sans aucun doute Chaucer s'inspira également de la version donnée par le Roman de la Rose (vers 5539 et suivants).
12) « Le conte du marchand d'indulgences » [The Pardoner's Tale] est précédé d'un sermon en guise de prologue, dans lequel le marchand flagelle les vices tels que l'envie, l'ivrognerie, le jeu et le blasphème, se montrant lui-même poussé par cette avidité qu'il reproche aux autres, à tel point que ce prologue devient une satire vive et ingénue des abus ecclésiastiques. Ce conte, dont on trouve une réplique presque analogue dans le Novellino, raconte l'aventure de trois joueurs pris de boisson qui, pendant une épidémie de peste, s'en vont à la recherche de la mort pour la punir d'avoir tué un de leurs camarades. Un vieillard leur indique alors un arbre sous lequel ils la trouveront. Là, ils découvrent un trésor, et tandis que l'un d'eux retourne en ville pour en rapporter de quoi se restaurer en attendant que la nuit permette de transporter le trésor, ses compagnons méditent de l'assassiner. Leur crime commis, ils meurent à leur tour, en buvant le vin que le troisième, ayant eu les mêmes intentions à leur égard, avait empoisonné.
13) « Le conte du marin » [The Shipman's Tale] reprend un thème folklorique connu, celui du « don récupéré par lainant ». La femme d'un riche et avare marchand emprunte cent francs à un moine à l'insu de son mari pour acheter de beaux atours. Le moine à son tour emprunte la même somme au marchand, profite de sa femme et, lorsque le marchand revient de voyage, lui déclare avoir rendu l'argent à son épouse, qui se trouve dans l'impossibilité de le contredire.
14) « Le conte de la Prieure » [The Prioress's Tale], l'un des contes les mieux réussis de Chaucer au point de vue artistique, reprend la légende de l'enfant d'une veuve, tué par les Juifs parce qu'il chantait  O alma Redemptoris mater en traversant le ghetto de Lincoln, sur le chemin de l'école. Le chant, continuant de sortir de la gorge coupée, permit de découvrir le corps.
15) Après avoir laissé « Sir Thopas » inachevé, Chaucer nous donne « Le conte de Mélibée » [The Tale of Melibee], longue controverse, aujourd'hui bien ennuyeuse, entre Menée et sa femme Prudence, sur la meilleure façon de traiter les ennemis qui nous ont gravement offensés. La source en est le Livre des conseils et des consolations [Liber Consolationis et Consilii] d'Albertano de Brescia (1193 ?-1270 ?l, mais Chaucer utilisa une paraphrase française.
16) « Le conte du Bénédictin » [The Monk's Tale] est dans le genre des Hommes illustres (C) de Boccace ; c'est une série de « tragédies » relatives à des personnages célèbres empruntées à divers auteurs et, entre autres, à Dante (épisode du comte Ugolin).
17) « Le conte du prêtre » [The Nun's Priest's Tale], qui se rattache à une version perdue du Roman de Renart, rapporte comment un renard trompa un coq en louant la voix du père de celui-ci et comment le coq parvint à se sauver en le trompant à son tour.
18) « Le conte de la deuxième religieuse » [The Second's Nun's Tale] traite d'un des sujets de la Légende dorée de Jacques de Voragine : la vie et le martyre de sainte Cécile et de Valérien son époux. Mais le texte de Chaucer est plus proche de la version qui suit la biographie de la sainte, écrite en grec, par Siméon Métaphraste.
19) « Le conte du valet du chanoine » [The Canon's Yeoman's Tale] dénonce la sottise et le charlatanisme des alchimistes.
20) « Le conte de l'économe du collège » [The Manciple's Tale] est tiré de la fable d'Ovide : « Apollon et les Coronides ». Phébus possède un corbeau blanc, capable d'imiter le langage des hommes ; il apprend ainsi l'infidélité de sa femme. Furieux, il° la tue, puis, pris de remords, arrache au corbeau son blanc plumage, le rend muet et l'envoie au diable : voilà pourquoi depuis lors les corbeaux sont noirs.
21) « Le conte du curé » [The Parson's Tale] est un sermon en prose sur la pénitence, suivi d'un long traité sur les sept péchés capitaux. Avec ce sermon prend tin le voyage d'aller à Canterbury.
Le chef-d’œuvre de Chaucer peut être considéré comme un vaste et minutieux panorama de la vie médiévale anglaise : c'est une sorte de comédie humaine de la société bourgeoise à la fin du /cive siècle. La troupe des pèlerins de Canterbury inspira à William Blake (1757-1827) un tableau et une gravure célèbre (1810) ; Ford Madox Brown (1821-93) exécuta un tableau représentant Chaucer lisant les Contes de Canterbury.