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CHATEAUBRIAND

François-René, vicomte de CHATEAUBRIAND, né à Saint-Malo en 1768, mort à Paris en 1848. Il fut élevé un peu à l'aventure par une mère maladive et un père taciturne, tantôt à Saint-Malo, tantôt au collège, tantôt dans le sombre manoir de Combourg, où il prit l'habitude du rêve mélancolique et de la solitude. Sous-lieutenant au régiment de Navarre, il se lassa du métier et, en 1791, partit pour l'Amérique, sous prétexte de découvrir le passage du Nord-Ouest. Contrairement à ce qu'il a laissé croire dans son Voyage en Amérique, il ne dépassa guère la région des Grands-Lacs, et revint en Europe à la nouvelle de la journée du 10 août. Il émigre, fait campagne avec l'armée des princes, est blessé et se réfugie en Angleterre où il connut la misère vraie. Il y publia, en 1797, un Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. C'est une étude confuse et grandiloquente, amère et désabusée, où Chateaubriand emprunte aux philosophes du XVIIIe siècle leur incrédulité et quelques-unes de leurs ironies. Mais ce scepticisme était sans doute en surface. Malgré les réserves que l'on peut faire sur sa sincérité, il est probable qu'il revint du fond du cœur à la religion de son enfance. La souffrance, la dure expérience de la vie, la mort de sa mère, lui font chercher les consolations de la foi. Il prépare une apologie du christianisme qui parait en 1802 sous le titre de Génie du christianisme. Ce n'est pas une démonstration rationnelle, un appel à l'intelligence. Chateaubriand prouve seulement les « beautés » et les «charmes » du christianisme. L'ouvrage comportait deux « épisodes » : Atala et René. Atala avait paru d'abord en 1801. C'est un petit roman qui célèbre, comme dix romans du même genre avant lui, les splendeurs de la nature exotique et les vertus des sauvages. Mais c'est en même temps une histoire mélancolique et sombre où frémit le mal romantique qui s'étale dans René. René, c'est Chateaubriand (comme le Chactas d'Atala était déjà lui) ; c'est un jeune homme qui aspire au bonheur, qui le cherche avidement dans tout ce qui suffit d'ordinaire à emplir la vie des hommes : le monde ou la solitude, la pensée ou la nature, et qui ne trouve partout que la lassitude ou l'inquiétude. C'est un immense désir perpétuellement inassouvi.
Cependant, la gloire était venue. Bonaparte fit des avances à Chateaubriand, qui fut attaché d'ambassade et ministre de France dans le Valais. Il démissionna après l'exécution du duc d'Enghien, et ne fut plus qu'un homme de lettres. Pour écrire son poème en prose des Martyrs, il fit un long voyage à travers la Grèce, la Turquie, l'Asie Mineure, l'Espagne (voyage qu'il a raconté, avec quelque fantaisie, dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem). Les Martyrs (1809) devaient prouver qu'il est possible d'écrire un poème en prose, et qu'une épopée chrétienne est plus belle qu'une épopée païenne. La deuxième démonstration échoua ; le merveilleux chrétien des Martyrs est un artifice pénible ; et il y a dans toute l'œuvre, parfois admirable d'harmonie et de puissance pittoresque, bien des conventions de style. Son auteur entra à l'Académie française en 1811. Avec le retour des Bourbons, Chateaubriand reprit son rôle politique. Il fut ambassadeur, il fut ministre, fit de grandes choses et de petites, lassa ou se lassa, et finit par s'enfermer dans une opposition hautaine, qui devint une retraite après la révolution de 1830. Il avait publié, depuis 1815, le poème en prose des Natchez (vie de René chez les sauvages), encore plus artificiel de style que les Martyrs, mais parfois puissant et pathétique ; la courte et harmonieuse nouvelles « mauresque ». Aventures du dernier Abencérage ; des études d'histoire et de politique ; une vigoureuse Vie de Rancé. Il rédigeait des Mémoires d'outre-tombe, qui parurent après sa mort. Les Mémoires sont une œuvre admirable. On peut discuter assez souvent la véracité ou la fidélité de Chateaubriand, faire toutes réserves sur ses jugements, mais il n'y a pas de tableau d'une vie qui soit plus vigoureux, plus coloré et plus vivant. Le récit a, quand il convient, les harmonies et les frémissements d'Atala ou de René ; et, quand il le faut, l'ironie, la vigueur, le pittoresque de la comédie, de la satire, du drame.
L'influence de Chateaubriand a été immense. Il domine toute la littérature jusqu'en 1830 ; et on le retrouve partout jusqu'à la fin du XIXe siècle. En un sens il n'a inventé ni le roman exotique, ni le genre sombre, ni le mal du siècle, ni la description pittoresque, ni les démonstrations « sentimentales » de la religion, ni le poème en prose, ni les mémoires-confidences. Il continue J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Goethe, etc. Sa vie, toujours fière et glorieuse, sinon exemplaire, a été capricieuse et maussade. Mais il a eu, dans les meilleures de ses œuvres, le don suprême : le charme. Il a été « le magicien » et « l'enchanteur ». Il a su donner du monde et des émotions ces expressions harmoniques et palpitantes qui les imposent à la mémoire des hommes. C'est pour cela qu'il a dirigé le romantisme naissant dans quelques-unes de ses aspirations ; il n'a créé ni l'inquiétude romantique ni le mal du siècle ; il n'a pas été le premier à célébrer la splendeur et l'ivresse de la passion même malheureuse ou bien coupable. Mais c'est lui qui a fait vivre les types et les fictions sur lesquels les romantiques allaient se pencher pour se reconnaître comme dans un miroir : Chactas, Atala, René, Velléda, Eudore même, malgré son martyre, et Chateaubriand lui-même, le Chateaubriand de l'Itinéraire, puis des Mémoires. Quand le romantisme eut passé de mode, Chateaubriand garda, même pour un Flaubert, même pour nous, un double prestige : il a donné de certaines inquiétudes humaines des images si pathétiques, qu'elles sont éternelles ; il a mis dans la peinture des beautés du monde et de certains mouvements des âmes tant de passion, qu'il en reste le plus grand peintre, ou du moins le plus séduisant.