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VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT.

Publié en 1932, ce roman est le premier de l'écrivain français Louis-Ferdinand Céline ( pseud. de Louis-Ferdinand Destouches, 1894-1961). A la façon de ces pièces de théâtre ou de ces films qui servent en quelque sorte de piédestal à un acteur, il a révélé et d'emblée imposé un monstre sacré. La chance de Céline fut d'avoir, surtout à l'époque où il écrivit le Voyage, un sens presque infaillible de ce qui porte. A peine a-t-on commencé le livre qu'on est empoigné. Plus que la perfection, la puissance impressionne. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la première de ces qualités est, en littérature, plus répandue que la seconde. Les livres bien faits, mais faibles, abondent. Pour éviter de donner de Céline une image fausse, il convient cependant d'ajouter qu'il a toujours eu le souci de fignoler sa forme. Il ne suffit pas d'avoir du tempérament pour passer la rampe; sans métier, c'est-à-dire sans effort, personne n'y parvient. Et il est impossible, sans un dur labeur, d'atteindre un ton aussi simple, aussi naturel que celui de ce livre. Le langage ressemble au français des conversations courantes, mais il en diffère radicalement sur un point essentiel : alors que le vocabulaire de Monsieur Tout-le-monde est d'une désolante pauvreté, celui de Céline est d'une réjouissante, d'une truculente richesse.
Un double de l'auteur, Ferdinand Bardamu, raconte sa vie, retrace ses vadrouillages, décrit ses enlisements successifs. Quand on fait sa connaissance, il a vingt ans. On est en 1914. Au début d'août 1914. Plein d'enthousiasme, le jeune homme se met au pas cadencé. Il ne lui faut pas longtemps pour perdre cette foi et, avec elle, toute la fraîcheur de la jeunesse. Des quelques mois de guerre qu'il subit, il sort marqué, physiquement et moralement. Il a été comme ébloui par la bêtise et la vacherie des hommes. Dorénavant, il n'aura que trop tendance à les voir. Il est significatif que Céline ait donné cette ouverture à son œuvre proprement romanesque. Quand on a lu ses principaux romans et qu'on rouvre le Voyage on comprend immédiatement que c'est bien là, en effet, que tout a commencé, sur cette route où deux Allemands tiraillaient et où le jeune Ferdinand s'était caché derrière un arbre, laissant son colonel gesticuler, s'occuper puérilement, comme on le lui avait appris, de ci et de ça, et soudain s'effondrer, le ventre troué par un obus jailli du fond de la campagne balayée d'un vent brutal, cette campagne que, même en temps de paix, l'auteur, en vrai Parigot, a toujours trouvée triste, « avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part ». Son éducation héroïque faite d'un coup, il ne restait plus à Ferdinand qu'à essayer de fuir. On peut accepter de risquer sa vie, mais pas sans raison. Bonne ou mauvaise raison, mais raison. Jamais Ferdinand ne s'était senti aussi inutile qu'à la guerre. Ce n'est pas sa place et il est forcé d'y rester. Il n'a même pas la chance de trouver un Allemand qui le fasse prisonnier. Il finit par en tomber malade. Par en devenir à moitié fou. On se résigne à le réformer. Afin de mettre entre l'horreur et lui autant de milliers de kilomètres que possible, il part au fin fond de l'Afrique. Après avoir traîné dans un port, il est expédié en pleine brousse. Cela nous vaut une description pittoresque et hallucinante de la vie coloniale. Bien que Céline ne connaisse pas le Cameroun aussi intimement que la banlieue parisienne et bien qu'on s'en aperçoive, son évocation impressionne parce qu'il a l'art de faire voir le peu qu'il a vu. Il y arrive en grossissant de façon si énorme que cela crée une atmosphère bien particulière, hésitant entre le cauchemar et le Grand-Guignol. Sommaire et partial, il assène à la sensibilité du lecteur des coups d'autant plus rudes. A une époque où on a, peut-être, un peu trop de finesse, c'est tonique. Cela réveille, secoue. Souvent séduit, on a plaisir à être, pour une fois, violé. Mais Ferdinand ne fait pas long feu en Afrique. Ahuri par les fièvres, il est vendu par un curé au capitaine d'une galère espagnole. Il rame jusqu'en Amérique où il débarque clandestinement. Il travaille à la chaîne, chez Ford. Ayant rencontré une prostituée nommée Molly, il éprouve bientôt pour elle « un exceptionnel sentiment de confiance, qui chez les êtres apeurés tient lieu d'amour». Contrairement aux autres femmes qu'il a connues, et dont il souligne impitoyablement l'égoïsme, cette Molly est désintéressée. Elle l'écoute. Elle essaie de le comprendre. Elle voudrait l'aider. Il en profite pour ne plus retourner chez Ford. Pour traîner, ruminant ses obsessions. Mais pas longtemps. Il s'en va comme il est venu. Trop habitué à une certaine forme de veulerie, il ne pouvait pas s'adapter, même à une vie encore plus facile que celle qu'il avait menée jusque-là. Telle est la puissance de la routine. « On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable... On s'en aperçoit à la manière qu'on a prise d'aimer son malheur malgré soi. » Peut-être a-t-il aussi le mal du pays. Rentré à Paris, il fait, tout en travaillant, ses études de médecine, puis, diplôme en poche, s'installe en banlieue, à  La Garenne-Rancy. Trop compatissant, il vivote, tire le diable par la queue. Sans doute est-ce parce qu'il a ça de commun avec ses voisins et malades qu'il les comprend et les dépeint si bien. Céline ne se contentait pas d'écrire la langue du petit peuple, il en avait la mentalité. Ses personnages de prédilection, à cette époque du moins, étaient le boutiquier, l'employé subalterne, le rentier modeste, la concierge. Il les a représentés de façon si profondément, si miraculeusement vraie que les sociologues de l'avenir n'auront qu'à le lire pour les connaître. Un pareil témoignage est inestimable. Et assez accablant, à la fois pour les hommes en général et pour cette classe en particulier. L'indulgence est absolument étrangère à Céline. L'art de nourrir des illusions lui est inconnu. Ses yeux sont imperméables à la poudre. Pareil à son Ferdinand qui, souvent faible, n'est jamais dupe, il dépiste avec un flair infaillible la mesquinerie, le calcul égoïste, l'avarice, la ruse. Il fouine, dégotte le linge sale, l'étale. Mais malgré les peu ragoûtantes vérités qu'il nous fourre sous le nez, il n'est jamais odieux ou insupportable, contrairement à ce que parfois, par puritanisme ou pour toute autre raison, on a très injustement dit de lui. Sa tendresse et son humanité le sauvent de l'écueil où son pessimisme grognon risquait de l'entraîner. Il s'indigne, il geint, il pousse des cris d'écorché vif, mais il n'en est que plus impuissant à cacher un fond d'affection déçue, une sympathie presque physique pour les êtres. Il n'a pas ce recul hautain des juges, cette superbe des philosophes qui, pelotonnés au plus douillet d'une tour d'ivoire rembourrée de livres, cisèlent en formules glacées de nobles réquisitoires, bons pour Dieu et le jugement dernier. Non. Son sang est le même que celui des Henrouille, de Robinson. Sa sueur n'a pas meilleur goût. Leur rêve d'une petite vie tranquille est aussi le sien. Il est non seulement capable, mais plein de tendresse. Avec ces gens, il la cache, justement pour défendre sa tranquillité. Avec les femmes, il la contient, parce qu'il voit en elles, Molly excepté, de petites garces futiles et dures dont il n'aime que la grâce et la vitalité, qualités qui n'éveillent en lui qu'une espèce de camaraderie assez animale. Mais dès qu'il est sûr qu'on ne profitera pas de ses élans pour l'exploiter, il ne s'en laisse aller que plus entièrement. Faute de trouver l'innocence absolue, il s'attache à l'innocence relative des enfants et des animaux. Cela nous vaut des pages pures, bouleversantes, comme celles où il relate les vains et fervents efforts qu'il fit pour arracher le petit Bébert à la mort. Très pure aussi et très belle l'émotion avec laquelle, à l'occasion, il parle des fleuves, des bateaux, de la musique. Ces choses coulantes et douces ont un irrésistible pouvoir ; ce sont justement elles qui incitent au rêve les âmes les plus frustes. Céline ne va jamais au complexe, mais au simple. Beaucoup de personnes auxquelles des écrivains comme Proust, Joyce, Musil et une foule d'autres sont totalement étrangers ont lu le Voyage et ne l'oublieront pas, parce qu'ils ont eu le plaisir de s'y retrouver. Merveilleux à force de naturel, ce livre est fait pour tous les publics. Il dit la grisaille des vies et des villes, mais il la dit avec chaleur. De petits paragraphes presque neutres vous parent une humble rue de banlieue d'une poésie infinie. Il suffit de trois mots, de trois détails. On les enregistre du bout des yeux, et puis ça frémit et ça danse, on n'en revient pas. Vulnérable et impulsif, Ferdinand n'est jamais indifférent, il se donne, il est déçu, il se ferme, il se redonne malgré lui. Tour à tour emporté, attendri, abattu, requinqué et, à nouveau, plein de colère, il se laisse entraîner de-ci de-là et, à sa suite, nous entraîne. Sur un coup de tête, il finit par quitter son bled de banlieue et, après quelques aventures, échoue dans un autre bled de banlieue où il devient directeur d'une maison de repos. Ces paysages indécis, ni ville ni campagne, conviennent à son âme incertaine. Le nommé Robinson, qu'il retrouvait toujours sur ses pas comme une ombre malsaine, meurt bêtement. On va à la police, puis au bistrot. On raconte. On boit. On est fatigué. On a sommeil. Monte un matin pâle. Au loin, un remorqueur siffle…