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LE DÉSERT DES TARTARES.

Roman de l'écrivain italien Dino Buzzati (1906-1976), publié en 1940.

Giovanni Drogo, jeune lieutenant frais émoulu d'une académie militaire, doit, au terme d'une permission, rejoindre sa première affectation. Durant des mois, il a attendu avec impatience ce moment ; mais, à, l'instant où il quitte sa ville natale, il n'a pas seulement le sentiment de laisser derrière lui sa mère, ses amis, mais encore, avec sa première jeunesse, un bonheur dont il n'avait pas conscience. Du moins pense-t-il qu'il entre dans la vie indépendante des adultes, cette « vraie vie » dont il s'est promis de tirer le plus joyeux parti. Mais lorsque, au terme d'une longue chevauchée, il atteint enfin le but de son voyage, c'est pour connaître la déception, voire l'inquiétude. Dans la solitude des hauts sommets, le fort Bastiani verrouille depuis des siècles le col qui conduit au Royaume du Nord. De ce pays, on n'aperçoit qu'une immense plaine caillouteuse et désolée, le Désert des Tartares. C'est « un bout de frontière morte », que nul envahisseur n'a jamais tenté et ne tentera peut-être jamais de franchir. Dans le petit univers clos du fort, d'où l'on finit par douter de l'existence du monde extérieur, le règlement s'est développé jusqu'à, l'absurde et enserre dans ses mailles toute la vie des officiers et soldats. Ceux qui y restent trop longtemps finissent par s'adapter au corset disciplinaire, qui leur devient aussitôt fraternel et confortable comme un vieux vêtement. Alors il faut la retraite pour les en arracher.

Mais, plus que l'habitude, c'est la présence obsédante du désert qui attache certains officiers au fort Bastiani. Au long des heures de garde, la vaste étendue aride et brumeuse se creuse sous le regard comme un gouffre et, fasciné, le veilleur pressent l'approche de quelque événement bouleversant. Périodiquement, le bruit court qu'une armée ennemie s'apprête à franchir le désert et que le fort est promis à, la gloire. Cette drogue nourrit l'attente et, insensiblement, les années passent. C'est ainsi que Drogo, qui ne voulait pas rester au fort, renonce bientôt à partir. Un soir, d'ailleurs, un cheval mystérieux surgit du désert et les soldats y voient l'annonce d'une invasion. En effet, des hommes en arme ne tardent pas à apparaître, mais ce n'est qu'un détachement chargé d'établir la ligne frontière.

Au bout de quatre ans, le lieutenant rentre enfin chez lui en permission. Il croit qu'il va pouvoir se donner du bon temps, peut-être même se fiancer et demander une mutation bien méritée. Mais les années d'absence ont creusé entre lui et ses anciennes relations un abîme qu'il ne parviendra pas à combler. Avec la jeune fille qu'il a connue enfant, qu'il aime et qu'il pourrait peut-être conquérir, il ne parvient pas à trouver les mots qui briseraient le vernis des conventions. Avec sa mère aussi toute intimité est morte. A la fin de sa permission, Drogo demande pourtant à quitter le fort. Mais il est trop tard : à l'occasion d'une révision des effectifs, la plupart des jeunes officiers l'ont devancé et il rentre au fort pour assister à, leur départ. C'est à, ce moment que le lieutenant Simeoni découvre avec sa longue-vue que les hommes du Nord tracent une route à travers le désert : à nouveau Giovanni espère qu'un conflit est imminent. - Quinze ans ont passé. La route que l'on pensait voir achever en six mois vient juste d'être terminée, mais personne ne l'emprunte. Drogo est capitaine. Sa mère est morte, ses frères, ses amis, dispersés. L'officier ne quitte plus guère le fort. Sa jeunesse est finie, mais il garde toujours l'espoir de connaître « un jour » son heure de gloire, « cet obscur pressentiment de choses fatales, une profonde certitude que ce que la vie avait de bon n'avait pas encore commencé ».

Quinze autres années se sont écoulées. Simeoni est devenu commandant du fort et a pour adjoint le chef d'escadron Drogo. Les années ont durement mordu sur celui-ci. Il est malade, épuisé mais habité par un nouvel espoir : guérir. Surtout, il ne veut pas quitter le fort, aller se faire soigner en ville, car il craint de perdre cette heure de gloire qu'il attend depuis si longtemps. Mais, le jour où les régiments du Royaume du Nord déferlent vers le fort Bastiani, le vieil homme, malgré ses protestations indignées, est brutalement évacué vers l'arrière. Le soir, à, l'étape, seul dans sa chambre d'auberge, Drogo sent que le tourbillon du temps, qui lui paraissait toujours plus rapide et épuisant, s'est arrêté. Le mirage qui l'entraînait en avant s'est du même coup dissipé et il se retrouve hors du temps, conscient de la déchéance de son corps et affronté à, une mort terne et sans gloire. En un sursaut, il rassemble alors son énergie pour arracher à son dernier ennemi son masque funèbre et, toute crainte dépassée, peut avoir l'ultime grâce de sourire.

Le Désert des Tartares occupe une place tout à fait originale dans le panorama du roman italien contemporain. De la première à la dernière ligne du récit le lecteur est immergé dans une atmosphère fluide, décantée, étrangère à tout pays et à toute époque définis, mais propice à, l'accomplissement d'événements à, la fois humbles et essentiels. Le domaine du Désert des Tartares est celui de la traversée d'une existence, sur un tempo qui est comme donné par le battement d'un cœur, une respiration, le pur tracé d'un destin dans sa fascinante progression. La langue est simple, dépouillée, la marche du récit, linéaire, mais l'ouvrage n'a jamais la froideur du roman symbolique : êtres et choses sont dessinés avec une force tranquille et leur portée métaphysique ne nous semble jamais dissociable de leur présence charnelle.
Le roman a été adapté au cinéma en 1976 par Valerio Zurlini.