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MALONE

Ce roman, de l'écrivain irlandais Samuel BECKETT (1906-1989) écrit directement en français, fut publié en 1952. Les deux mots qui composent son titre le résument presque parfaitement (mais « Malone finit de mourir » sonnerait moins bien, mais serait plus juste). Très vieux, même pour un vieillard, ce Malone est cloué au lit. Chaque jour une femme, vieille elle aussi, lui porte de la soupe et lui vide son pot de chambre. Malone, qui ne sait ni comment il a échoué là, ni pour quelle raison la femme s'occupe de lui, la soupçonne d'appartenir à un « consortium » , mot habilement choisi pour définir la société telle que se la représentent tous les héros, ou plutôt toutes les épaves, anonymes ou nommées, de Beckett. Abstraite et organisée, elle traite l'individu comme bon lui semble, sans s'expliquer; ce qu'il ressent lui est indifférent.

Révolté en ce sens qu'il refuse de collaborer, de jouer le jeu, qu'il se retire et se rétracte autant que faire se peut, Malone, de même que ses prédécesseurs Murphy et Molloy, lui rend avec usure cette indifférence : il reste insensible aux attentions de sa vieille nourrice et prend tellement l'habitude de ne pas la regarder que, peu à peu, il cesse de la voir. Mais peut-être l'a-t-elle abandonné, comme son corps par petits bouts l'abandonne, se paralyse. Bien que le jour et la nuit continuent de se succéder, tout lui paraît grisaille indéterminée. Ne subsiste en lui, indépendante de sa volonté, que la rage de penser et de coucher noir sur blanc quelques miettes de ce méli-mélo d'images, de souvenirs et de réflexions tâtonnantes qui défilent en lui. Il s'efforce de canaliser ce magma en devenant romancier, en se racontant l'histoire d'un double de lui-même. L'idiotie de cet être reflète la sénilité de celui qui l'a conçu. Autour de lui s'agitent, pour s'effacer soudain, des silhouettes campées avec un humour sinistre qui, tout en faisant rire, étalent, impitoyablement, le linge sale de la vie.

Il est difficile d'expliquer pourquoi ce roman, comique, mais au fond horrible, coule si bien. Peut-être est-ce une question d'équilibre. Une façon de passer, sans cahots, de Malone à sa créature, et vice-versa, de l'idiot amorphe au moribond pervers, revenu de tout et radoteur, qui en tire péniblement, à hue et à dia, les molles ficelles. Une façon de ne pas traîner, de sauter à autre chose au moment où il sombrerait dans l'outrance. Mais son secret est sans doute sa bonhomie. Elle désarme. Elle apprivoise.