IN LIBRIS

MOLLOY.

Cet étrange roman, publié en 1951, est le premier que l'écrivain irlandais Samuel Beckett (1906-1989) ait écrit directement en français. Il est constitué de deux parties bien distinctes que rien, apparemment, ne relie. D'abord le monologue de Molloy ; ensuite celui de Moran.

Molloy est un vieux et singulier clochard. Il nous annonce qu'il gît dans la chambre de sa mère, maintenant morte, qu'il a reçu l'ordre d'écrire et que, conformément à cet ordre, il relate ce qu'il daigne se rappeler de cette « confuse agitation que fut sa vie. Chose remarquable pour un mémorialiste, il ne remonte pas loin. Et il ne fera jamais que de rares allusions incertaines à ce qui a pu se passer avant la période qu'il choisit d'évoquer. A cette époque, c'est déjà un vieux clochard, mais il marche encore, à l'aide de béquilles il est vrai. Il a même une bicyclette dont il se sert d'une façon fort pittoresque, en s'arrêtant souvent pour se reposer. Ce qu'un jour, allant voir sa mère, il a le tort de faire en pleine ville. Ce vieil homme vautré sur ce vieux clou parait gênant, inconvenant. On l'arrête. Après l'avoir interrogé et bien que ses réponses soient vagues à souhait (il n'a ni domicile, ni papiers, et, sur le moment, il est incapable de dire son nom), on le relâche. Il réenfourche sa bicyclette mais le lendemain, alors qu'il zigzague à la recherche de la maison maternelle, il provoque, en tombant, la mort d'un chien. Loin de lui en vouloir, la maîtresse de la bête, s'étant toquée de lui, insiste pour qu'il reste chez elle. Il y demeure un certain temps, vivant à sa guise, errant dans la maison et le jardin comme il avait coutume de le faire dehors, ne s'occupant de rien ni de personne, bref comme un animal point méchant mais tout à fait insociable, à forme vaguement humaine. Puis il s'en va, sans prévenir et sans sa bicyclette, mais avec des pièces d'argenterie faciles à transporter. Renonçant provisoirement à voir sa mère, il gagne le bord de l'océan. Quand, à nouveau aiguillonné par cette voix mystérieuse qui lui enjoint de se rendre, tout farniente cessant, au chevet de sa mère, il se résout à retourner en ville, il s'aperçoit que son état physique a empiré. Sa jambe raide raccourcit, tandis que sa jambe encore souple, à son tour, devient raide. Sa progression, déjà malaisée, se fait un peu plus lente chaque jour. Or il doit traverser une forêt. Il s'y engage sans réfléchir. Pourquoi réfléchir ? Advienne que pourra. Il y rencontre un être humain, vieillard comme lui et comme lui solitaire, que par méchanceté pure et simple il assomme et achève à coups de béquille. Bientôt, renonçant à la trop pénible station debout, il invente une curieuse façon de ramper. Accrochant à tâtons ses fameuses béquilles aux broussailles, il se traîne à la force des poignets que par miracle il a encore bons, quoique déformés. Les yeux généralement fermés, se reposant souvent, il s'efforce de tourner en rond, ce qui lui paraît être en forêt le meilleur chemin à prendre puisque ceux qui s'y sont perdus et désirent en sortir au plus vite tournent effectivement en rond alors qu'ils croient marcher droit. Un jour de printemps, il a la chance d'atteindre la lisière. Il a roulé dans un fossé. Mais il ne peut ni se relever ni continuer à ramper.

Moran ne ressemble pas à Molloy. Il a une maison, un fils d'une quinzaine d'années, une domestique, un poulailler et des ruches. Il boit six bouteilles de bière par semaine et le dimanche, va à la messe de midi. En un mot, il est maniaque. Mais voilà qu'un dimanche un messager vient de la part de leur commun patron lui confier une banale et peu intéressante mission. Retrouver Molloy. Partir à sa recherche le jour même, avec son fils. Irritable, nerveux, il ne prépare pas cette expédition, qui l'ennuie particulièrement, avec sa méthode et son souci du détail ordinaires. En fait, c'est à peine s'il y songe. A minuit moins une, cependant, il franchit avec son fils la grille de son jardin. Cheminant à pied, évitant les grandes routes, ils se dirigent à petites étapes vers la contrée où, d'après les instructions reçues, serait Molloy. Une nuit, une fulgurante douleur au genou réveille le père. Le lendemain matin il constate qu'il lui est impossible de plier sa jambe. Il envoie son fils acheter à la ville la plus voisine une bicyclette pourvue d'un solide porte-bagages. L'adolescent reste absent trois jours. En l'attendant, Moran rêvasse. Lui qui l'était si peu, il est devenu négligent. Il mange, sans se soucier du lendemain, les quelques bottes de sardines qui lui restent. Comme Molloy dans sa forêt, il tue un homme dont le seul tort est de lui ressembler. Son fils revenu enfin, il prend position sur le porte-bagages de la bicyclette et se fait véhiculer par lui. Bien plus, il se décharge sur le jeune homme des mille et une menues responsabilités que, naguère, il assumait si jalousement. Mais l'adolescent n'a plus de respect Pour son père. Il ne le craint plus. Bientôt il n'en voudra plus. C'est précisément ce qui se passe : il s'éclipse après une violente querelle, non sans emporter bicyclette et portefeuille. Se servant de son parapluie comme béquille, Moran parvient tout de même à gagner Ballyba, pays de Molloy. Une fois là, il y reste, couchant à la belle étoile et vivant de ce qu'il trouve. Survient le messager qui lui transmet, de la part de leur tout-puissant et mystérieux patron, l'ordre de rentrer chez lui. Clopinant péniblement, endurant sans broncher de multiples privations, il met tout un hiver à effectuer le trajet. Sa maison est à l'abandon. Ses poules sont mortes, ses abeilles aussi. Son fils, qui n'a plus besoin de lui, ne reviendra pas. Il rédige son rapport. Cette dernière tâche accomplie, il quittera ce qui fut son « petit bien ». S'aidant de vraies béquilles, il ira vagabonder au hasard. En somme il s'est métamorphosé en Molloy.

Le fait qu'un écrivain, même émigré, utilise une autre langue que celle de son enfance est assez inhabituel pour qu'on tente de l'expliquer. Irlandais lui aussi, James Joyce émigra avant Beckett -qui dut subir quelque temps l'influence de ce glorieux aîné - mais on sent à le lire qu'il appréciait trop la souplesse, la richesse, et le caractère concret et coloré de l'anglais pour songer à y renoncer au profit du français. En revanche il n'est pas étonnant que le dépouillement et la rigueur du français aient séduit Beckett. Pour que l'image qu'ils donnent de leur vie soit tout à fait terne et tout à fait pauvre, il fallait que Molloy et Moran emploient un langage sans éclat. D'autre part, il était également préférable que ce langage soit bien structuré, logique et précis. En effet les personnages de ce livre ne se contentent pas de raconter, avec une certaine désinvolture, leurs douloureuses, futiles et vaines pérégrinations, ils rapportent les raisonnements tout aussi futiles et vains qu'ils se tiennent, témoignant même en ce domaine d'un grand souci du détail. Le problème posé à Molloy par ses cailloux en est un exemple frappant. Ayant l'habitude de sucer des cailloux pour tromper sa faim et craignant d'en manquer, il a profité de son séjour sur une plage pour en ramasser seize, qu'il a répartis par groupes de quatre dans ses quatre poches, afin d'équilibrer leur poids. Mais cet équilibre là ne suffit pas à le satisfaire. Hanté par un certain désir de perfection, désir sans lequel il ne serait pas homme, il cherche un moyen sûr de sucer chacun de ses cailloux à tour de rôle. Il pourrait évidemment se confectionner douze poches supplémentaires, mais cela ne lui dit rien. Après mûre réflexion, il parvient à une solution qui serait parfaite si elle ne sacrifiait le principe de l'équilibre des charges. Mais naturellement, dans la pratique, il ne garde pas longtemps ses seize cailloux. Un lui suffit. Il en trouvera toujours un. Au besoin, il pourrait même s'en passer. L'homme, constate Beckett, a la manie de raisonner, mais à quoi cela lui sert-il ? A rien. Il brasse du vent. Et encore Molloy était-il, en la circonstance, privilégié puisqu'il avait à raisonner sur des chiffres. En général, les données que Moran et lui s'efforcent d'exploiter avec la même risible obstination sont incertaines, de sorte que leurs conclusions, aussitôt formulées, sont mises en doute, sinon démenties. Bref, l'intelligence n'aide ni à dicter une conduite, ni à établir la vérité. Celle-ci demeure inconnue. Ruth était probablement une femme, mais il n'est pas tout à fait exclu qu'il se soit agi d'un homme déguisé. Quant à la conduite, elle obéit aveuglément à une voix intérieure ou à un invisible patron, autrement dit à des impératifs catégoriques. L'esprit se révélant donc totalement inutile, reste le corps. Tant qu'il va bien, tout va à peu près. On a, comme Moran, sa famille, son bien, ses habitudes et ses idées. Mais on vieillit. Peu à peu il lâche. C'est une jambe qui devient raide. Puis c'est l'autre. Puis ce sont les doigts de pied qui se volatilisent, comme ça, sans crier gare. La vitalité fléchit avec. Ne subsiste que l'instinct de conservation, une volonté entêtée, rageuse et sans objet, flamme qui sans doute se fait un peu moins haute chaque jour mais qui hélas ne s'éteindra pas de sitôt. Parce qu'il est remarquablement réussi, plein d'inventions et d'humour, coulant et rebondissant à merveille, ce roman étonnant occupe une place éminente dans l'œuvre de Beckett. Il semble qu'il soit également destiné à occuper une place éminente dans la littérature de ce siècle, littérature qui reflète avant tout un tragique manque de confiance de l'homme en lui-même. Nulle part peut-être ce thème essentiel de notre époque n'a été, jusqu'ici, illustré de façon aussi saisissante.